Comment la technologie nous aliène et nous détruit. Episode 2, l'esclavage

Aujourd’hui je reçois de nouveaux essaims d’abeilles. A regarder une abeille avec le même œil scrutateur d’un ingénieur aéronautique, par exemple, ce petit être tout frêle qu’on écrase parfois sans y prêter attention est bien plus complexe que le plus complexe de nos avions. Oh, il se trouvera toujours quelqu’un pour dire “foutaises”. Tant mieux. Je le laisserai avec ses croyances, pour retourner aux miennes.

Et ma croyance à moi est inébranlable: je pense, je peux dire “j’ai la certitude” avec tout ce que cela implique comme critiques possibles, que la Nature, même le moindre morceau de Nature, est infiniment plus complexe que les machines les plus complexes que l’Homme ait créées, voir qu’il en créera jamais.
Les techno-béats se font dans le pantalon lorsque Musk fait bosser ses employés comme des rats pour récupérer un corps de fusée. Si on peut éventuellement être impressionné que lui y arrive, alors que d’autres non, j’aimerais voir ces mêmes idolâtres s’exciter le prépuce de la même manière en admirant la perfection d’une colonie d’abeilles. La comparaison peut paraître sommaire, mais elle est fondamentale.
Depuis la naissance de la technique, puis de la technologie, l’Homme se compliquent la vie non pas en inventant des choses complexes à l’échelle de la Nature, mais, au contraire, en détruisant la complexité de la Nature pour faire fonctionner de manière optimale ses outils simplistes. Ainsi, pour faire passer le tracteur fait-on de la monoculture, principe d’occupation de l’espace que la Nature a éliminé, puisque non-résilient.
Ce qu’il faut donc comprendre c’est que là où la Nature invente mille chemins pour arriver au but, l’Homme en crée au mieux quelques uns. La redondance des systèmes électronique vitaux, si prisée par les ingénieurs en sûreté de fonctionnement, est ridicule comparée aux mécanismes de survie de n’importe quel mini-écosystème naturel. De plus, là où l’Homme s’attelle à sa propre et unique survie, les systèmes naturels ont un “objectif” beaucoup plus vaste: le maintien de la vie. D’ailleurs, peut-on parler d’objectif ? N’est-ce pas simplement le hasard qui s’amuse ?
Mais alors quel est lien avec l’esclavage de l’Humaine vis-à-vis de la technologie ? En fait, plus grand monde ne contexte la dépendance. Demander à n’importe qui de se passer des acquis confortables (en apparence) de la technique, il vous répondra que ce n’est que folie de croire cela possible.
Bon, nous sommes donc tous branchés sur des machines, d’ailleurs sur une machine unique, mais distribuée, puisque quasiment toutes les technologies autour de nous remontent à quelques racines communes et la variabilité n’existe que dans les apparences (design et fonctions). Avec l’informatique et le tout connecté, ce sera encore plus vrai. La question n’est donc plus de savoir si nous sommes dépendants, mais plutôt à quel point c’est risqué pour notre avenir.
Et c’est là que la simplicité factuelle de nos technologies devient grave. En fait, notre monde repose sur un écosystème artificiel où la résilience a été totalement délaissée au profit de l’efficacité immédiate. La mesure de la qualité ne se fait pas sur les effets très long terme de nos inventions, mais sur des périodes largement inférieures à l’espérance de vie d’un humain.
D’ailleurs, il s’agit d’un écosystème totalement instable. Chaque fameuse innovation (même quand il s’agit de vraies) n’est qu’une nouvelle source d’ennuis, alors qu’elle ne résout que très peu de problèmes, dus d’ailleurs à de précédentes innovations. Nous déployons une énergie phénoménale à juste garder un équilibre, alors que la Nature a un fonctionnement strictement contraire: elle dépense l’énergie minimale, puisque l’équilibre est stable. Certes, l’échelle de temps n’est pas la même et, surtout, elle est tellement gigantesque pour la capacité d’appréhension que nous avons, que le concept nous échappe.
Le terrorisme en France c’est, à date, environ deux cent victimes sur douze mois, en arrondissant. Avez-vous une idée du nombre de victimes qu’il y aurait en cas de tempêtes solaires exceptionnelles et de perturbations électromagnétiques qui vont avec ? En fait, plus personne ne sait donner un chiffre, mais l’ordre de grandeur pourrait plutôt approcher les milliers, voir les dizaines de milliers de personnes.
On va me répondre que le risque en vaut la chandelle.
C’est à débattre, pour ce qui ont envie de. Mais, admettons !
Le problème c’est que plus on rajoute du progrès technique dans la relation de dépendance que nous en avons, plus le risque augmente et devient imminent, puisque les causes possibles de déflagration se multiplient. En fait, plus le progrès technique gouverne nos vie, plus nous simplifions notre environnement et nous le rendons fragile, carrément explosif.
Le plus navrant dans cette histoire c’est que, obnubilés par notre soit-disant puissance, par notre soit-disant contrôle de la Nature, nous pensons que le produit de notre invention est infiniment complexe. D’ailleurs c’est souvent par procuration. Combien de fois je n’ai eu à ressentir le délice stupide de voir mon interlocuteur ébahi à l’énonciation du contenu de mon travail ? Moins les gens comprennent ce que vous faites, en tant qu’ingénieur, plus ils vous prennent pour un génie et plus il ressentent intimement la fierté d’être humains, de faire parti un peu quand même du club des nouveaux dieux.
Le débat sur l’intelligence artificielle est, en cela, typique. Et ceux qui en ont peur, ne comprennent absolument pas la supercherie. Il y a certes des incrédules, mais la conditionnement médiatique qu’on s’impose nous-mêmes fait que nous sommes presque tous persuadés de l’inéluctable de la création d’intelligences équivalentes à celles des êtres vivants, et cela à l’horizon de notre vie.
Or, c’est évidemment une insulte à ce que nous sommes. Car notre “intelligence” ne se résume pas à nos pensées. Notre corps tout entier est un système intelligent où la pensée n’est qu’une expression parmi d’autres. Et ce n’est pas parce que les machines gagnent aux échecs ou au Go que nous avons affaire à des semblables. Le deep learning, dont le principe est connu depuis avant ma naissance, n’est en somme que de l’illusionnisme. Libre à vous de croire le contraire.
Mais je suis prêt à tout, comme par exemple croire que l’Homme est capable d’être Dieu, ou mère Nature. Je suis prêt à imaginer que l’Homme finira par créer des systèmes tellement complexes qu’ils n’auront plus rien à envier à ce que produit la Nature. Ok.
Et c’est là que ça se corse. Ce que la Nature a créé jusqu’à présent ce n’est pas seulement des systèmes complexes, mais, parce que c’est une conséquence intrinsèque de la complexité, des systèmes autonomes. Autrement dit, plus vous augmenter la complexité d’une création, plus vous avez des chances de lui donner une forme de libre arbitre. Malgré tout ce que l’apiculture d’exploitation a inventé de plus pervers, il arrive que les abeilles, ces petits êtres que certains méprisent, ne fassent pas le miel que l’exploitant attend d’elles. Elles ont une forme de libre arbitre qui nous échappe. Et tout système complexe que nous créons tendra vers la même chose: la possibilité de nous dire non, alors que nous allons certainement en dépendre.
La technique nous propose donc deux voies possibles: une dépendance vis-à-vis d’un système instable et non résilient, ou la dépendance vis-à-vis d’un système autonome. Si ce n’est pas de l’esclavage, il faudra certainement inventer un nouveau terme. Et dans un prochain épisode: mais à qui profite le crime ?