Comment la technologie nous aliène et nous détruit. Episode 1, la fonction "accident"

Voilà ce qu’on peut appeler un titre racoleur. Tant mieux. Le sujet est grave.
Ceux qui ont eu la chance de lire des textes comme “Machines arrière” ont sans doute une idée assez précise de la corrélation entre la domination des oligarques (technocrates dans ce cas) et progrès technologique. Mais il est peut-être utile de comprendre plus en détail la mécanique dans laquelle nous sommes pris au piège de par nos propres choix quotidiens.
Car, sans aller imaginer le futur proche dominé par une poignée de vainqueurs au détriment de ce que les néo-luddites appellent les superflus, il suffit de regarder le présent pour comprendre que nous avons sans doute déjà franchi le point de non retour. Prenons un accident d’avion lambda. Avant l’apparition d’éléments concrets de preuve et de manière presque systématique, il se formera un certain nombre de groupes d’opinion, certes avec des nuances, mais axés tout de même sur une poignée d’idées communément admises dans chaque.

On aura alors ceux qui pensent d’emblée qu’il s’agit d’un problème de la machine elle-même.
En parallèle nous allons rencontrer des gens qui penseront tout de suite à un attentat ou quelque chose de semblable, des gens qui sont agnostiques, ou encore des gens indifférents considérant que le sujet ne les concerne pas assez pour qu’ils formulent une opinion.
Mais le plus gros groupe, certainement, sera celui qui, inconsciemment ou pas, considère qu’il s’agit d’une erreur humaine. Comme de bien entendu.
Au fond, nous ne pouvons pas être surpris, puisque dans la très grande majorité des accidents on finit par incriminer l’Homme, et pas la machine, mais l’Homme en tant qu’utilisateur maladroit de l’infaillible machine.
Tout cela est pourtant un non sens.
Tout d’abord parce la machine est le fait de l’Homme et extraire la machine du champ humain, c’est déjà prendre parti. Certes, nous allons montrer dans les prochains épisodes que c’est un peu plus compliqué (et de plus en plus), mais en fait, si nous voulions être simples (pas nécessairement simplistes), nous dirions que d’une certaine manière il ne peut s’agir que d’erreur humaine. Soit une erreur de conception qui engendre un comportement incorrect de la machine, soit une erreur de fabrication qui provoque une casse quelconque, soit une erreur d’utilisation. Dans les trois cas, ce n’est pas la machine fait de l’Homme qui en est responsable, mais bien celui-ci, parce que la machine est un objet anthropique.
Ensuite, même en admettant temporairement que seules les erreurs d’utilisation sont des erreurs humaines, il faut comprendre que ces erreurs n’existent qu’en rapport avec la machine. D’ailleurs, si on creuse un peu les raisons officielles des accidents, il arrive souvent qu’on nous parle de défaut de formation, problème de compétences ou de non respect des règles par l’opérateur ou l’utilisateur.
Or c’est là que se trouve justement la preuve fondamentale de notre incompréhension collective de la technologie dont nous sommes nous-mêmes l’origine. Et surtout, on s’aperçoit qu’on ne contrôle déjà plus grand chose.
Car affirmer comme erreur humaine le fait de mal utiliser une machine, c’est oublier d’un seul coup la raison d’être d’une machine.
A l’origine, nous avons inventé les machines pour nous apporter de l’aide, nous simplifier la vie, gagner du confort physiologique.
Ce fut d’ailleurs d’abord de simples outils. Il est facile de dire qu’un outil nécessite un savoir faire et que mal utiliser un outil “est une erreur humaine” de celui qui pratique et pas de celui qui l’a inventé. Là aussi c’est mal appréhender la mécanique de l’invention. L’invention d’un outil est d’abord un acte très personnel. Chacun invente ce dont il a besoin et l’outil est le prolongement de son corps dans sa perception très personnelle du monde. Ainsi, s’il y a erreur d’utilisation de son inventeur, c’est parce que la conception de l’outil n’est pas encore au point. Par contre, si d’autres adoptent l’outil personnel de tel ou tel inventeur, c’est parfois (souvent même, lorsque l’outil est complexe) au détriment de la compréhension de leurs propres besoins. Nécessairement alors, on arrive à de mauvaises utilisations parce que, au fond, on détourne l’outil de son utilisation initiale qui est dédiée à son seul concepteur.
Il faut donc accepter l’idée non pas de la perfection de la machine (de l’outil), mais justement l’imperfection structurelle d’une telle invention. Toute machine est imparfaite par rapport à ce qu’on attend d’elle: simplifier et protéger la vie de l’humain. Ainsi, tout accident dû à la machine est la conséquence de cette inadaptation à l’humain dans sa généralité. Toute personne qui prétend nous vendre la machine parfaite, donc qui ne peut faillir sans notre concours, donc qui ne peut faillir, nous ment sans vergogne, puisqu’il devrait nous dire que nécessairement nous allons un jour ou l’autre commettre un acte déclencheur d’un accident, prévu ou pas.
L’accident n’est plus un accident, donc un fait rare évitable à certaines conditions, mais bien une fonction cachée de la machine, une fonction qui va forcément s’exprimer à un moment ou un autre. Et s’il existe des machines qui n’ont pas failli de toute leur durée de fonctionnement, c’est certainement parce que leur fonctionnement fut trop court pour qu’elles rencontrent les conditions nécessaires à l’expression de leur fonction “accident”.
Là où ça devient carrément glauque, c’est que cette assertion (appelons-là postulat) est d’autant plus probablement vraie que la complexité des machines augmente. Le progrès technique qui, du moins à date, est totalement corrélé à la complexité des objets technologiques ne peut qu’aboutir à une situation ou la fonction “accident” s’exprimera systématiquement et fréquemment. On verra que la chose ne prendra pas nécessairement la forme qu’on imagine.
On peut donc aboutir à une conclusion partielle: tous les accidents impliquant une machine sont dus à la machine, soit par dysfonctionnement, soit par inadaptation. Et la machine étant le fait de l’Homme, tous les accidents sont dus à une erreur humaine, non pas d’utilisation, mais de conception. Or comme la distinction n’est pas simple, parler d’erreur humaine en sous-entendant qu’elle ne peut être que d’utilisation (en l’opposant à une erreur “de la machine”) est une manière de refuser la responsabilité collective du problème.
Car, si tous les accidents sont dus à une erreur de conception, nous ne pouvons pas juste nous débarrasser de la responsabilité sur les épaules des ingénieurs. Un ingénieur ne fait que trouver une solution à un problème. Et le problème, c’est nous qui le posons. Autrement dit, nous sommes demandeurs de ces machines dont la fonction “accident” détruit, blesse ou tue. Nous sommes demandeurs d’un progrès basé sur les machines, nous identifions le progrès aux machines.
Au même titre qu’on commence à reconnaître de plus en plus que le bétonnage de nos terres engendre des inondations et donc des morts et de la destruction, nous devrions commencer à reconnaître que les accidents technologiques (avions, centrales nucléaires, mais aussi accidents domestiques et petits tracas de la vie), ne sont pas vraiment des accidents, mais un choix de vie que nous avons fait.
Ensuite… Ensuite il nous reste à tenter de comprendre si ce choix est viable pour notre espèce humaine, ou s’il s’agit d’une impasse.
Au prochain épisode, un début de réponse: nos maîtres, les machines.