La relativité, le relativisme et le pragmatisme

Le pragmatisme c’est cette religion qui consiste à (s’)accommoder des faits pour rester dans sa zone de confort. Ses prêtres en sont les affairistes et businessmen, les petits ou grands politicards, les grands chefs et leurs petits bras.

Je connais un type, il se dit relativiste. C’est le premier qui m’a dit ce mot, preuve qu’il a cogité quinze minutes à la question.
J’ai déjà parlé de ça, mais il y a clairement besoin de préciser. C’est que, l’autre jour, perdu sur Internet, je suis tombé sur une interview d’Emmanuel Macron qui semble dire la même chose que moi: bla bla, il y a quand mêmes des vérités universelles etc. Venant de la bouche d’un faux prophète, beurk…
Mais comment se fait-il que lui et le relativiste de plus haut se retrouveraient en fait neuf fois sur dix sur la même longueur d’onde ?
La question mérite d’être posée, car on ne peut soupçonner Macron d’être juste un idiot, de même que je ne peux le faire pour mon relativiste préféré. Au fond, n’étant pas non plus le crétin que certains aimeraient que je sois, la question est, du moins pour moi et de manière égoïste, pourquoi aurais-je raison et pas eux, pourquoi ma vérité vaudrait mieux que celle de Macron, ou que toutes celles que le relativiste ne se ferait même pas chier à défendre, mais qu’il applaudirait par principe de lassitude ?
C’est là, aussi, la question fondamentale de ces textes que je crache de temps en temps pour dormir sur mes deux oreilles, au moins la nuit qui suit.
Et vous savez quoi ? Je vais essayer d’y répondre.
Prenons un truc simple (simple car tout le monde a un bout d’opinion sur la chose): la croissance.
Moi je dis “à bas la croissance”. Macron dit: “pour qu’il y ait croissance, il faut bosser le Dimanche” (oui, je caricature). Le relativiste dit: “je m’en tape, mais si c’est devant une bière ou un pastis, je peux en dire un mot et je serais d’accord avec celui qui paye”.
Et c’est là que c’est subtil. En fait, chacun parle dans sa dimension propre, dans sa “couche” de compréhension ou dans sa zone d’évolution.
J’ai choisi d’avoir l’arrogance de me mettre au niveau du tout. C’est à dire que je considère que tout est lié et que tout étant lié tous les sujets mènent à celui qui me paraît central, de mon point de vue: la place des humains dans l’écrin de vie qui leur a été offert par la Nature (tout simplement parce que nous en sommes au point de pouvoir le détruire, pas parce que nous soyons tant soit peu importants). De manière plus égocentrique, si cela vous arrange de le croire, ma place à moi. La conséquence directe est que tout jugement que je porte se fait sur un intervalle de temps bien plus long que les six mois ou deux ans de Macron, un intervalle de temps de plusieurs générations.
Manu quand à lui, donc, bien qu’il soit certainement rongé par les mêmes questions, j’en suis convaincu, se contente de l’oublier en se positionnant sur un temps court, celui qui lui permet de remplir son arrogante vie de dévots, lèchent-culs et autres relations lui donnant l’impression d’être le centre de l’Univers. Quant au relativiste, dans sa modestie, il ne se fatigue pas et s’occupe de manger et de se divertir en travaillant plus ou moins dur pour cela.
Voilà donc trois mondes qui se côtoient. Et dans chacun il existe une vérité propre qui est celle de l’objectif de son inventeur: puisqu’il s’en fou des autres, Macron peut tout à fait, à court terme, avoir raison dans ses conneries et ça pourra le mener à devenir un jour président. Quoi que… en fait non.
Car il serait totalement faux de croire que ces mondes soient séparés. Non, il s’agit de poupées gigognes. Des réalités emboîtées et dont l’apparente isolation est liée à la petitesse de vue, plus qu’à un écosystème propre. Il en résulte effectivement une vérité supérieure, pour chacun des niveaux.
Et non, je ne pense pas être au niveau de supériorité suffisant pour avoir la vérité du plus haut niveau. Il est évident que la capacité intellectuelle humaine, fusse-t-elle à base d’intuition, est limitée, du moins à ce stade. Il existe donc certainement de vérités plus solides qui contredisent mes affirmations, de même que mes vérités contredisent celles des sus-cités.
Comment avoir, dans ce cas, ne serait-ce que la certitude d’être à un niveau supérieur de réflexion par rapport aux autres ? Après tout, Macron se fendrait la poire que de me lire, certainement, puisqu’il sait bien lui qu’il est plus “profond” que le petit énervé que je suis…
Je me permettrais une analogie avec les lois de la physique.
Il eut les grecs, puis Newton, puis la relativité générale, ou encore la mécanique quantique. Chaque nouvelle découverte des lois qui nous gouvernent a clarifié et étendue la compréhension des précédentes. Bon nombre étaient justes avec le niveau d’observation disponible et n’ont été contredite que peu finalement. Tout est une question de point de vue. Non pas de relativité de point de vue, mais de hauteur.
Et, aujourd’hui, on aimerait bien mettre le tout dans une seule loi unifiant toutes les autres. Non seulement ça a du sens, mais on a presque l’impression qu’il ne peut en être autrement.
C’est à peu près pareil pour les lois qui gouvernent l’Humanité.
Nous sommes aujourd’hui au stade où l’économie dirige tout, peut-être que le suivant consistera à n’écouter que des outils statistiques et la théorie du jeu (qui par ailleurs est extraordinairement étonnante et intéressante à appliquer aux comportements humains), mais on sent bien la petitesse de ces approches. Bien qu’elles soient parfois l’œuvre d’esprits brillants, elles démontrent surtout que ces dits esprits manquent d’imagination et se copient les uns les autres pour mieux se soutenir dans l’imposture qu’ils ont créée (je mets un bémol tout de même sur la théorie du jeu, qui semble réellement géniale).
En fait, qui peut croire, du moins quel esprit libre de tout conditionnement peut croire que l’avenir de l’Humanité est borné par les chiffres de la croissance économique ?
Il y a tout de même quelques différences avec les lois de la physique: c’est que nous n’allons certainement pas avoir le temps de tout découvrir, pour ceux qui est des lois nécessaires à nous sauver. Les pragmatiques, c’est-à-dire ces gens brillants qui ont le pouvoir, mais qui ne sont au fond que des simples d’esprits, ont décidé que chaque jour n’est qu’un compromis de plus. Chaque jour ils brûlent une chance de survie pour eux, leur immédiate descendance et tous ceux qui les prennent pour des génies.
Bien sûr, à divers degrés nous sommes tous coupables, mais eux portent une particulière responsabilité: ils ont eu l’occasion d’apprendre et ils n’ont appris que des sottises.
Encore faut-il se poser la question de savoir si ça a vraiment un sens de sauver l’Humanité… Tentative de réponse dans un prochaine épisode, où j’essayerai de me battre, une fois de plus, contre le relativisme, ainsi que contre ses ennemis, sans pour autant faire du centrisme. Ah, ces “ismes”…