Lettre à un petit personnage

Assez !
Tel un prisonnier qu’on torture et qui est prêt à avouer tous les crimes qu’il n’a jamais commis, je crie “assez !”.
C’est une torture d’ouvrir un journal et de lire où on en est. Quand on a des enfants et qu’on voit l’horizon se noircir à chaque nouvelle déclaration, le chaos gagner tous les esprits, on a envie de crier, de frapper même. Oui, j’avoue, j’aurais bien envie de vous mettre mon poing dans la gueule.

Cela ne servirait à rien, mais au point où on en est, cela permettrait de soulager un peu cette furie, en même temps que cette douleur que la misère intellectuelle de votre caste nous impose.
J’ai décidé d’être franc pour faire contraste. Un peu de stratégie de communication, n’est-ce pas ? Non, j’ai décidé d’être franc, car c’est ma seule arme.
Je fais partie de ces gens qui ont beaucoup de choses à dire, mais qui n’ont pas l’opportunité de s’étaler à longueur de temps sur toutes les chaînes et dans tous les journaux. Il est possible, probable, que cette lamentation n’arrive même pas aux yeux d’une dizaines de personnes. A défaut d’un coup de poing, je m’en contenterai.
Pourtant j’ai regardé votre parcours. Comme tout citoyen devrait le faire avant d’avoir une opinion, je m’informe, j’ingurgite des tonnes d’infos pour cerner, comprendre, me forger la mienne.
Votre parcours, je vous le dis, est assez minable. Tout d’abord, vous n’avez jamais vraiment travaillé. J’entends par là que vous ne savez rien faire de vos dix doigts. Vous êtes sans doute convaincu depuis toujours que vous êtes un meneur, que vous savez faire faire et que cela suffit. Votre parcours transpire l’ambition, pas la compétence.
Des types comme vous j’en ai vu sans cesse dans les entreprises. Ces petits chefs ou grands patrons, ou ceux qui les miment en espérant en devenir. Ils n’ont aucun vrai talent, mais ils ont l’arrogance qui fait croire le contraire, le bagout qui fait illusion, ces quelques “éléments de langage” que votre caste prise tant. Souvent ils n’ont rien d’autre que l’ambition et une forme d’intelligence de survie.
Comme ces gens-là, vous n’avez pas d’idées. Oh, vous en avez des petites, un petit peu comme un joueur d’échecs qui renifle le bon coup, mais vous n’avez pas de grandes idées, parce que vous êtes un homme sérieux. Au contraire des enfants, c’est bien connu, les hommes sérieux sont pragmatiques. Votre pragmatisme consiste simplement à regarder le troupeau, comprendre sa direction et en prendre la tête. Cela ne vous intéresse pas de savoir qu’au bout du chemin il y a le précipice. Non, vous, vous êtes un meneur. “Dites moi où vous allez et je vous y amènerai”.
Ainsi, avec vos amis d’études “communicant” et “analyste” vous avez toujours imaginé, à raison, que cela suffirait.
A raison, car je vous donne raison, si je dois me mettre à votre place. Si votre seule ambition dans la vie c’est cela, être chef, vos choix sont cohérents. Mais laissez-moi vous donner une leçon. Une leçon de citoyen, un citoyen à part entière. Tout d’abord, je vais vous expliquer ce que c’est qu’être de gauche. C’est très simple: défendre le plus faible. A ceux qui disent gauche ou droite c’est pareil, je dis stop. Valls, Hollande, Le Pen ou Sarkozy, c’est pareil. Gauche ou droite, non.
Ensuite, je vais vous expliquer ce qu’est un grand homme, tel que je l’ai appris à l’école de la République, mais aussi tel que mes parents Roumains me l’ont appris: un grand homme est celui qui a le courage de s’opposer à la foule. Évidemment, la caste dont vous faites partie n’en compte pas.
Il y a deux choses essentielles à tirer de cette définition: dans l’Histoire, la foule a toujours été le plus grand danger pour notre espèce. Ensuite, la foule, aujourd’hui, vous donne raison, mais cela ne fait pas de vous un grand homme.
Quand je me balade dans les campagnes de l’Ouest de la France, où j’habite, je rencontre peu de gens qui ne soient pas d’accord avec votre vision identitaire et sécuritaire de notre pays. Pourtant, c’est une terre plutôt socialiste. Mais on en est là. A force d’avoir peur de l’avenir, de n’avoir aucun esprit qui suggère une voie différente et claire, les gens d’aujourd’hui ne seront pas meilleurs que ceux d’hier.
C’est là où je trouve que vous êtes fort. Vous savez bien à quel point il est facile de faire parler le monstre en chacun de nous, plutôt que le sage, et vous le faites bien. Vous avez été à l’école, mais vous n’avez retenu que ce qui vous arrangeait. Oui, les vrais héros sont peu nombreux. Ceux qui les célèbrent, si. Mais, très souvent, seuls ceux qui les célèbrent survivent.
Comme je ne me présente à aucune élection, je me permets de me mettre à dos la majorité et je cite Michael Moore, ce type que les Français trouvaient si génial quand il s’attaquait à ses compatriotes: “L’ignorance mène à la peur, la peur mène à la haine, la haine mène à la violence”. C’est toujours étonnant comment des paroles aussi sages sont ignorées, parfois par ceux-là mêmes qui les citent. C’est étonnant comment elles résonnent aujourd’hui dans un pays qui a pourtant fait son chemin depuis l’obscurantisme du Moyen Âge.
M’étant parfaitement intégré et en bon Français râleur, j’émets cette critique envers mes compatriotes à moi: la France est resté un pays majoritairement ignorant. Pas plus, pas moins que le reste du monde, le détail n’étant qu’une affaire de nuances et d’inversion de couleurs. Car le flux d’informations ou la censure totale sont deux faces du même problème, du moins pour celui qui n’a besoin que d’avoir bonne conscience. En cela, je trouve assez pathétique l’entêtement de certains de vos opposants de gauche à croire ou espérer que le peuple vous vaincra. Il se vaincra lui-même, mais ne pourra venir à bout de son ignorance et vous jeter aux ordures, comme il se devrait.
Oh, ne m’accusez pas d’élitisme ou de tout mot de ce genre. Pour un homme sérieux, je trouve que vous utilisez trop, d’ailleurs, des trucs de maternelle comme “c’est pas moi, c’est toi”. Mais le fait que ça marche, eh bien ça me donne un peu raison.
Ceci dit, en tant qu’âme de gauche, je défends les faibles. Tout le monde n’a pas la chance d’être né au bon endroit, avec les bons livres ou rencontrer les bonnes personnes. Dans ce monde, peu sont ceux dont quelqu’un s’occupe vraiment. Comme ces enfants qu’on laisse au grès des hasards pour aller “travailler plus pour gagner plus”, comme dit votre alter-ego. Ou pour gagner pas grand chose, c’est selon. Tous les enfants sont innocents, seuls les adultes sont coupables. Ayant été des enfants, les adultes sont coupables à des degrés divers. Par exemple, vous qui êtes enfant de bonne famille, vous êtes bien plus coupable de votre ignorance, feinte ou réelle, que le gars qui est né dans un HLM en Essone. Bien sûr, des enfants de là-bas réussissent à vaincre l’ignorance, mais au prix d’un effort, d’une volonté, d’une force de caractère que vous n’êtes pas destiné à connaître. Et aussi, parce qu’ils ont eu plus de chances que d’autres de leurs camarades.
Un peu de mon histoire, pour qu’on se comprenne. Comme vous, je suis un migrant. Ce qui nous différencie c’est notre caste. Car moi je suis d’abord un migrant économique. Je suis venu en France grâce à mes parents qui se sont battus pour que j’aie une vie meilleure. Ils ont sacrifié la leur pour la mienne. Mais comme pour vous, mon histoire c’est une histoire de chance, la chance d’avoir eu les bons parents, d’être né dans la bonne maison, même là-bas en Roumanie. Par contre, mon chemin a été bien plus long. En cela, je le dis à tous ceux qui m’ont un jour rappelé mes origines, il y a bien plus de mérite à devenir Français, qu’à en naître. On m’opposera le droit du sang. Oui, celui-là même qui fait les rois. Dans une République.
Vous voyez, je dis des choses que vous n’oserez jamais dire. Finalement le reste de mon histoire importe peu, si ce n’est qu’elle m’a amené à être de plus en plus libre, alors que vous êtes le prisonnier de votre ambition. Votre pouvoir c’est des grouillots qui virent vos opposants de la salle où vous faites votre discours, ou encore le déclenchement d’une opération de surveillance. Votre destin c’est distribuer quelques carottes à vos dévoués, mentir, vous repentir pour mieux re-mentir, vous contredire, car tout se vaut. Peut-être que vos enfants sont fiers de vous. Peut-être sont-ils de ces ambitieux qui naissent déjà avec la fierté du pouvoir du chef, mais imaginez un seul instant qu’ils en arrivent à comprendre le dérisoire de votre vie… J’en suis sincèrement triste pour eux, parce qu’ils seront devenus des gens bien, mais au prix d’une immense souffrance.
En fait, finalement, tout se résume à ça: nos enfants. Alors que vous gérez votre vie, j’essaie de sauver celle de ma progéniture.
Car où allez-vous comme-ça ? Allez-vous être président ? Et après ?
Revenons à cette leçon que vos parents ont oublié de vous donner, de toute évidence. Pour moi, il ne s’agit pas de la déchéance de nationalité, ni du chômage, ni de la sécurité des Français. De toute manière vous vous en foutez comme d’une guigne. Il s’agit d’un choix. Avoir un avenir ou pas. Et ça, vous devriez bien y réfléchir.
Au fur et à mesure que j’écris, je me demande. Peut-être êtes-vous réellement nul ? Peut-être n’avez-vous aucune idée de ce qui nous attend ?
Non, je n’arrive pas à le croire. Alors je me mets à votre place.
Je suis Valls. Je rêve de pouvoir. Je constate: la France est de droite. Le mouvement de radicalisation de la société Française, pardon, le retour du réactionnaire est inéluctable. Alors, je suis pour être devant. Comme je crois en moi, je pense même que je vais arriver à empêcher ce troupeau de moutons de tomber dans le précipice. Je vais mettre une puce GPS sur chaque, un collier électrique et s’ils ne me suivent pas une fois que je suis devant, ils se prennent des décharges.
Tout cela est presque parfait. A quelques détails près.
Primo, nous ne sommes pas vraiment un troupeau de moutons. Comme moi j’ai fait quelques trucs de mes dix doigts, je sais qu’on a affaire à un système complexe, même très complexe, et vous n’êtes pas Dieu. Même pas un grand chef. Par conséquent, vous risquez historiquement et statistiquement de tomber dans le précipice avec tout le monde.
Car, deuzio, vous ne savez pas vraiment où se trouve le précipice. Vous supputez, mais vous n’en savez rien.
Puisque tertio, pour la première fois de l’Histoire, l’échelle des événements est réellement mondiale, non pas par le biais des dépendances entre états, mais par celui des dépendances entre populations. La vitesse de propagation d’un événement est aussi considérablement plus grande que ce que l’Histoire nous a appris. Quelque part au collège, si mes souvenirs sont bons, ont vous a parlé de l’attentat déclencheur de la Grande Guerre. Dites-vous bien que la guerre dont vous parlez à longueur de temps existe bien plus que vous ne le pensez: elle est déjà là depuis un moment, larvée, fragmentée, presque inéluctable. Chaque “incident”, qu’il fasse la une ou juste une brève, est un comme un séisme: imprévisible, avec des conséquences et une suite imprévisibles. Imaginez une carte du monde, avec des points rouges qui s’allument, plus ou moins grands, plus ou moins longs. De temps en temps des points se touchent et une région bascule dans le chaos. Avez-vous remarqué qu’on ne peut plus voyager nulle part ? Il n’y a pas besoin d’être parano pour comprendre que quelque chose ne tourne pas rond dans ce monde. Comme depuis toujours, mais à la différence que cette fois-ci on a tous les moyens d’auto-destruction à grande échelle: l’état de notre écosystème qu’on altère, le climat qu’on a détraqué, l’économie qui n’en finit pas d’être en crise, les inégalités sociales, la fin du pétrole, des technologie de moins en moins maîtrisées, la recherche effrénée de richesse par ceux qui nous ont vu tant dilapider…
Le tableau est sombre, la réalité encore plus.
Et vous dans tout ça ? Un petit prêcheur en costard qui vient attiser les flammes pour ensuite faire croire qu’il est pompier. C’est aussi simple qu’une caricature.
Pour vous faire plaisir, prenons les cas les plus favorables de votre rêve le plus fou: Hollande craque, la voie est libre pour 2022. Ou encore, Hollande passe, les rapports de force sont modifiés par un glissement à droite remettant le PS au centre. La voie est libre pour 2022. Ou, le plus dingue, Hollande s’est fait piéger, il craque pour 2017, vous passez au premier tour et vous gagnez avec le vote utile au deuxième contre Le Pen. Et après ? Regardez deux minutes la Corse ? Vous ne voyez rien ? Alors que mes amis de gauche attendent le peuple qui se soulève, c’est une vague brune qui déferle. Les plus motivés, ce sont toujours les plus motivés qui prennent le pouvoir, souvent par la violence.
Alors, je vous vois venir. En privé vous diriez: “tout cela allait arriver de toute manière; au moins là, c’est moi qui tire les ficelles”.
Imaginons un fait tragique: par exemple, un type qui se fait lyncher par une bande de tarés, juste parce qu’il est sorti en djellaba. Allez-vous porter sa mort sur la conscience ? Aller-vous comprendre que si le type a une famille, la France aura gagné, compréhensiblement, des ennemis ? Au bout de combien de victimes allez-vous comprendre que le mouvement est enclenché, que ni les CRS, ni vos discours petitement indignés n’y pourront plus rien, puisque vos mots ne valent plus grand chose. Ce ne sera plus qu’une question de temps. Ce n’est plus qu’une question de temps. A l’échelle d’une vie, ça sera très rapide.
Peut-être que les morts n’ont pas de valeur pour vous. Peut-être que les vivants n’ont pas de valeur pour vous. Peut-être que vous avez atteint un niveau de cynisme qui vous enlève toute humanité.
J’ai regardé les portraits des morts de Paris. L’avez-vous fait ? Non, je vous demande si vous l’avez vraiment fait ? Vous n’avez pas le temps ? Vous pensez que c’est à leurs bourreaux seuls de le faire ?
Vous manquez encore de culture. Vous ignorez que nous sommes tous coupables. La complexité du monde nous rend tous responsables. Mais parce que vous vociférez juste pour obtenir le pouvoir, vous l’êtes infiniment plus que le bénévole associatif qui met la main à la pâte dans les quartiers et bien plus que machin qui pose ses fesses dans le canapé pour vous regarder au 20h en prenant son apéro et en pestant contre les politiques.
Aujourd’hui, ce 29 décembre 2015 je vous accuse d’être un lâche. De partir en guerre, car vous êtes certain que ce ne seront pas vous ou vos enfants qui y mourront. Tout ça sur le dos de gens dont vous vous foutez.
J’attends que vous ayez le courage d’en débattre face à face. Pas devant les caméras, vous y êtes trop dans votre élément, juste vous et moi, face à face.
Vous oseriez alors me demander, sourire en coin, quelle serait ma solution, puisque je me crois si malin ?
Il est toujours plus facile de détruire que de construire. Mais il est possible encore d’essayer de réparer les gens que vous ne cessez de casser.
Si j’étais vous et que je voulais être un grand homme, j’irai dire aux Français la vérité. Et la vérité est que nous ne pouvons pas nous protéger des fous, mais nous pouvons peut-être empêcher qu’ils ne le deviennent. Nous ne pouvons nous guérir d’eux, si notre société est malade. Nous ne pouvons donner un avenir à nos enfants, si nous pensons qu’à l’avantage immédiat.
Vous prétendez défendre nos valeurs.
Je suis venu en France pour vivre mieux, mais j’ai choisi la France pour ses valeurs, alors qu’à l’époque d’autres choix étaient possibles dans ma situation. La France, car je ne saurais faire la différence entre ses bons et ses mauvais, m’a appris à réfléchir librement. La France m’a appris que j’ai le droit de lui dire merde si elle m’emmène en enfer. La France m’a appris que je peux me torcher avec le drapeau, si cela sert à faire réfléchir un ignare. La France m’a appris que le temps ne doit pas servir uniquement à travailler, mais à comprendre. Elle m’a appris que le savoir se trouve dans les livres et qu’il vaut mieux être aux 35h pour les lire, qu’aux 40. Oui, la France ne nous a pas appris les mêmes choses, vous et moi. Peut-être allez vous me dire que les Français sont d’accord avec vous. Oui, j’ai compris que votre argumentation ne va pas très loin. Mais la France m’a appris que la majorité n’a pas toujours raison, que la majorité n’a pas le droit d’écraser une minorité, que nous naissons tous libres et égaux en droits.
Et oui, je m’en fous de votre idée de déchéance, car la France m’a appris que si je suis un bon citoyen du Monde, je suis un bon citoyen Français. Elle m’a appris que tout homme et toute femme sont mes égaux, même s’ils n’ont pas eu la chance d’obtenir leur passeport. Elle m’a appris que naître n’est pas un mérite, que les frontières sont un pis aller et que les grands hommes et femmes ont su s’en jouer. Elle m’a appris qu’il faut savoir remettre en cause même ce qu’elle m’a appris et je ne cesse de le faire pour être sûr que je n’ai pas perdu la boule. Il y a une expression que j’ai toujours aimée en Français: prendre du recul. Quand on sait prendre du recul pour se regarder soi, on fait un grand pas vers la sagesse.
Si j’étais vous, donc, je dirais aux Français que je ne détiens pas le savoir absolu, que je peux me tromper, mais que je pense au fond de mon cœur qu’il est possible d’enfin faire autrement, d’éviter les conditionnements qui nous poussent à haïr, à persévérer dans les mêmes erreurs. J’essaierais tous les jours, à la manière des rubriques de décodeurs ou désintox, de donner les informations au plus juste, d’aider tout le monde à se faire une opinion. En étant honnête, je finirais par faire comprendre à tous que je leur veux du bien, puisque leur bien signifie le bien de mes enfants. Je leur expliquerais que rien n’est inéluctable à partir du moment où on prend le temps d’en prendre conscience. Que tout est possible si on est assez patient. Que l’utopie, c’est de continuer comme avant.
Non, il ne s’agit pas juste de la déchéance. Oui, c’est presque désespérant de voir tout le monde s’accrocher à cette ultime petitesse pour essayer de vous discréditer. Car vous avez lu les sondages. Vous savez déjà que, puisque la dignité et la logique tout le monde s’en fout, ce que vous faites vous sera bon. A très court terme, en tout cas. Et ce n’est pas votre déchéance à vous que vous avez énoncée, mais celle de tout le pays. En vous mettant d’accord avec les Français pour leur donner ce qu’ils veulent émotionnellement le plus, ce n’est pas vous que vous insultez, c’est eux. En vous donnant quitus de votre gestion, nous nous déshonorerions.
Cette lettre n’est donc pas que pour vous, mais pour tous ces gens qui sont, une main sur la fourche, prêts à aller taper des pauvres bougres parce qu’on les leur a pointés du doigt. La déchéance et tout le reste de votre discours n’est pas une histoire de punir les coupables, mais de désigner comme tels ceux qui ne le sont pas.
Quant à vous, je vous donne la chance d’un débat. Je vous promets de ne pas vous frapper, de rester courtois, bien plus que dans cette lettre, et de continuer ma leçon. Il semble bien que vous ayez besoin d’une désintoxication de vous-même.

J’ai mal dormi cette nuit. On ressasse toujours les disputes et, quand on n’a pas de regrets sur le fond, on pense à ce qu’on aurait dû dire pour clouer le bec de l’autre. J’aurais pu vous dire aussi, par exemple, que vous êtes tel les résistants de la dernière heure. Vous épiez le point de bascule du cours de choses pour basculer parmi les premiers des derniers. Cela m’aurait fait plaisir de vous envoyer cette comparaison à la figure. Mais j’avais déjà remarqué qu’il n’y a pas de prise possible sur les gens comme vous. Vous êtes au stade ultime de l’évolution de l’imbu: vous vous suffisez à vous même et seuls les flagorneurs peuvent espérer exister quelques secondes dans votre univers malsain. Comme dans la chanson de Brel, pour vous tous le monde s’appelle “au suivant”.
Alors je me suis réveillé avec un goût amer dans la bouche. Celui du “à quoi bon”. Je l’entends tous les jours, surtout chez ceux qui abandonnent toute réflexion au profit d’une autorité qu’ils désirent par commodité. Oui, vous avez raison de penser que les gens veulent de l’autorité. Ils ne veulent même plus de démocratie, car finalement ils ont peut-être compris qu’il n’y en a jamais eu, qu’il s’agit d’une drôle de farce. Alors, à quoi bon ? Et s’il n’y avait que cette amertume, mais il y a aussi l’acide du ridicule. Les idéalistes ne sont applaudis qu’au cinéma, et encore.
A quoi bon ? Pour que si un voisin tombe sur ce texte il me regarde comme un méchant ennemi ? Pour que si des nazillons me lisent, me traitent d’anti-Français ou de traître ? Pour me prendre des menaces et des insultes comme il est de plus en plus courant pour ceux qui osent se mettre du côté des “bien pensants” ? Pour qu’on me rappelle un jour devant mes enfants que, même avec mon passeport, je ne suis qu’un étranger ? Pour que l’on leur dise à eux qu’ils ne sont pas vraiment d’ici, puisque leur père est né ailleurs. Pas Catalan, Roumain. Vous savez, ces gens dont vous vouliez vous débarrasser, du moins quand ils ont eu l’audace de naître dans la mauvaise ethnie. Quand je suis arrivé dans mon village et j’ai dit d’où je viens, on m’a sorti une blague, la fameuse sur les câbles en cuivre. Il paraît qu’il est plutôt socialiste, le gars, certainement autant que vous.
A quoi bon ?…
Et finalement je me suis retrouvé face à face avec le soleil qui se lève. La lumière, ce puissant anti-dépresseur. J’ai repris le fil de mes idées et je me suis rappelé pourquoi. Je ne prétends pas détenir la vérité et je doute de toute chose qui ressemble à une solution. Ce monde est trop complexe pour qu’on puisse affirmer y maîtriser la relation entre cause et effet. Les manipulateurs, fussent-t-il de votre niveau, ignorent sciemment les conséquences à long terme de leurs actes. C’est pourquoi ils ne peuvent jamais s’arrêter. Ils doivent toujours recorriger le tir de leurs précédentes imprudences.
Je ne prétends donc pas qu’être honnête avec les gens soit la solution.
Mais je suis sûr de deux choses. La première est qu’il existe une unique vérité: celle de ce qui adviendra. Nous ne la connaissons pas, mais une fois réalisée, elle sera l’unique. La deuxième est que l’un d’entre nous a certainement un peu plus raison que l’autre.
Pour ma part, j’envisage le cas où ce serait vous. Ce cas où l’horreur serait un pis aller par rapport à l’inconnu d’un effondrement non provoqué. Oui, au mieux vous êtes pétri de cette conviction que vous allez contrôler et, par là, diminuer les conséquences de la méchanceté qui est en nous.
Mais envisagez-vous que moi je puisse avoir raison ? C’est à dire qu’il existe un chemin qui diminuerait la peine de tous et qui se baserait sur ce qui est considéré comme l’utopie ? Et si nous devions nous arrêter de parler de croissance, de réalisation individuelle matérielle au détriment de la communauté ? Et si aucun d’entre nous ne pouvait protéger ses enfants juste en cumulant de la richesse, envers et contre les autres, contre cette Terre qui nous a fait ? Et si protéger le plus faible c’est donner la chance à des grands hommes d’émerger pour nous éviter le précipice ?
Nous vivons depuis toujours dans un monde où il est impossible d’avoir des certitudes quant aux conséquences de nos actes. Il n’y a, alors, qu’une chose à faire: rester cohérent, digne et toujours agir pour le moindre mal de tous.
Et agir pour le moindre mal, c’est d’abord défendre le plus faible… Mais êtes-vous encore capable de le reconnaître ?