Innovation et incompétence

Un ancien collègue et pote m’a demandé, il y a trois jours, comment je fais pour tout faire tout seul: livrer des simulateurs de folie en Chine, rester au courant de tout ce qui se fait par ailleurs (on appelle ça “veille technologique” chez les gens sérieux qui pompent du CIR pour le faire), lire des livres, m’occuper de ma famille et de mon jardin, de ma maison, etc.
Comme sa question m’a profondément flatté, je me dois d’y répondre.

Attention (grille de lecture pour les nerveux): cette critique méchante n’est pas le reflet d’un mépris des gens, mais d’un mépris pour leur incapacité à se révolter et surtout se révolter contre eux-mêmes.

Chapitre I: raisonnement bête et méchant

Tout d’abord, ce n’est en rien aussi compliqué que de faire ce que beaucoup de mères font. C’est incroyable à quel point nous, les hommes, nous sommes des vauriens en comparaison avec les femmes. Il font donc relativiser.
Ensuite, je ne vais pas m’attarder sur ma vie hors boulot, car ce n’est pas l’endroit pour cela: je vais juste dire que tout le reste n’a pour objectif que d’accorder le maximum de temps à autre chose que le travail au sens où la société l’entend. Ce qui veut dire non pas que je ne travaille pas, mais que j’essaie de passer le moins de temps possible à travailler pour gagner de l’argent, en m’accordant du temps pour le “travail” qui consiste à se nourrir de manière directe, à gagner en autonomie, à s’occuper de sa famille et à combler ma curiosité.
Maintenant, revenons à ce qui peut, éventuellement, intéresser les deux ou trois gugus qui se sont perdus sur ce site.
Effectivement, je n’arrête pas de le dire à mes interlocuteurs, surtout ceux qui me payent (les autres n’écoutent pas de toutes les manières): je suis infiniment plus efficace que la plupart des entreprises, leurs équipes de réunionistes amateurs, leurs “task forces” en plein délire hormonal, ou encore leurs branleurs de mouches à vole latéral inversé etc. etc.
Essayons d’en trouver les raisons, au-delà de mon arrogance légendaire, qui, heureusement, permettra à quelques uns de conclure que c’est du n’importe quoi et qu’ils peuvent continuer tranquillement à faire de la merde avec la plus grande fierté.
Commençons par les quantitatives, non contestables, ou uniquement contestables ponctuellement, ou contestables avec une bonne dose de mauvaise foi.

  1. Je vis à la campagne. Je ne me déplace que très rarement (six fois par an environ) et mon bureau se trouve à 5m de mon lit, à 10 de ma cuisine et à 2 des toilettes. Par rapport à une partie de mes anciens collègues, je gagne entre 200 et 600 heures par an de transport porte à porte. Soit entre 25 et 75 jours de travail (à raison de 8h/j). Si vous ne me croyez pas, faites votre propre calcul.
  2. Je pratique “intensivement” la recherche sur Internet d’informations techniques (ou pas), depuis 15 ans peut-être. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les “native technology” et autre génération Y machin, ne maîtrisent pas nécessairement cette technique mieux que les presque vieux comme moi. La raison est la même que celle pour laquelle les sportifs sont aujourd’hui bien plus balaises que le meilleur athlète grecque antique: dopage mise à part, ils s’entraînent beaucoup plus. Il en résulte une capacité à trouver les informations bien plus rapidement qu’un mec qui passe le quart de sa vie dans les transports et un autre bon quart de sa vie en réunion (lui, par contre, ce doit être certainement un as de la recherche de la formule qui tue pour “clouer le bec” par mail ou en réunion). J’estime que je gagne approximativement 60% de temps par rapport à un bon petit soldat, même motivé.
  3. Le processus de décision concernant mes activités est relativement simple. Si je suis d’accord avec moi-même, j’avance. J’avance en général vite, car, n’ayant pas de contradicteur, j’arrive assez vite à une conclusion satisfaisante pour les deux hémisphères de mon cerveau. Je pense sur ce point gagner au moins trois semaines par an de temps effectif de décision. On va me dire que tout seul je me trompe. Mouai…
  4. Je n’écris que ce qui est nécessaire et, donc, j’utilise ma mémoire. Ce pourrait paraître totalement improductif, mais c’est bien le contraire. Les méthodologies qualité qui ont peut-être un peu de sens dans une “organisation”, rajoutent un surplus de travail non négligeable. Cependant, il s’agit essentiellement là de classer, consigner, prévenir le bordel des autres. En réalité, lorsqu’on fait des choses cohérentes, un concept simple comme la reproductibilité devient inhérent. On reproduit parce que c’est logique. Et on rectifie au fil des itérations, parce qu’on est capable de rester attentif et objectif. C’est là un point quantitatif à origine qualitative et donc plus discutable, mais les faits me donnent à croire que j’ai raison. Ne pas gérer la paperasse “qualité” me fait gagner un autre 10 à 20%. On va me rétorquer que c’est justement pour cette raison qu’on une grosse boîte ne peut travailler avec moi. Mouai… Là je dois répondre. De mes souvenirs, le boulot de mon responsable qualité du temps où j’étais une star consistait à: corriger les fautes d’orthographes, m’expliquer comment on gère un projet sans jamais en avoir géré un seul, m’expliquer ce qu’est le 5S sans jamais avoir réussi à ranger sa cuisine, ce qu’est le CMM2 en répétant les phrases débiles au mot près et à un an d’intervalle, etc. etc. Mais le pompon c’était quand il errait péniblement dans les couloirs pour demander d’imputer sur tel ou tel projet et réussir ainsi à se donner l’impression qu’il a fait son boulot. Bien entendu, tout ceci sera nié par tout le monde: on a bâti notre haute idée de nous même (nous autres dans les pays dits industrialisés) sur l’idée qu’on sait faire de la qualité. Heureusement que les autres nous croient. En même temps, c’est une lutte contre le chômage.

Comme on peut le voir, on est déjà, grosso-modo, à un facteur de gain de 80% (je vous laisse calculer, une fois de plus, car il y a des chances que vous ayez des notions de mathématiques, même si dans ce cas précis c’est un peu plus piégeux et subtile). Autrement dit, sans même parler des aspects ne pouvant être quantifiés suffisamment, on peut déjà dire que, en arrondissant, je travaille deux fois moins pour obtenir le même résultat. Ceci dit, si je devais obtenir le même résultat, je serais quand même dedans, car je devrais travailler au moins autant pour récupérer la piètre qualité de ce que je fais (loi des TGE et, dans une moindre mesure des PME - moi je ne suis que TPE ou EI, à ne pas confondre avec les machins armés).

C’est là qu’interviennent les aspects non quantifiables:

  1. Je vis à la campagne. Même si les campagnes ont largement perdu de leur beauté originelle et qu’on peut facilement comparer le bruit des tondeuses et coupes-haies au trafic d’une rue en ville, la qualité de vie permet tout de même d’être statistiquement en meilleure santé (hors chance ou malchance de chacun). Le fait de ne pas passer sa vie dans les transports, rend par ailleurs votre cerveau plus disponible, car moins fatigué, pour assimiler des connaissances, trouver des solutions etc.
  2. Le fait d’être au courant de tout ce qui se fait par ailleurs, tous domaines confondus, rend votre esprit omniscient. Sans aller à comparer cela à un pouvoir surnaturel, il est clair que l’ouverture de l’esprit et la non-spécialisation donnent un avantage créatif important. Si certains pensent que le métier d’ingénieur peut se faire de manière non créative, ils confondent les faits apparents (qui semblent confirmer cette hypothèse) avec la réalité du métier que probablement ils ne connaissent pas du tout, quelque soit leur poste ou le domaine où ils sévissent. En fait, ne se comportent en ingénieur qu’une très faible partie de ceux qui le sont. Si on rajoute à cela que le diplôme (souvent obtenu en trichant régulièrement aux examens, mais c’est un autre débat) n’est que le reflet d’une capacité de survie et non d’un quelconque talent, on imagine bien que la productivité des machines que sont devenus certains, ne peut qu’être ridiculement faible.
  3. Le processus de décision est un processus créatif, comme l’ingénierie. Or, le monde de l’entreprise est un environnement agressif stimulant la créativité de survie, donc mettant l’individu, le soi, au centre de tous les objectifs. J’entends par là qu’on cherche à y survivre et que ce qu’on produit n’a pas d’importance ou très peu, puisqu’on passe notre temps à agir pour notre seule survie. Bien entendu, le mot survie doit être pris dans le sens le plus large et le plus moderne (encore que), c’est-à-dire: confort, revenus, estime de soi, amour-propre (cf. Spinoza), orgueil ou tout simplement le maintient de son emploi ou de sa situation. Par conséquent, si on considère l’objectif non subjectif, puisqu’on ne le cherche presque pas, on ne risque pas de vite l’atteindre. Les bons petits suppôts du libéralisme me diront: “oui, mais voilà, la concurrence fait qu’on cherche à donner le meilleur, on fait de notre mieux pour réaliser ce qu’on nous demande, car la récompense y est liée, bla bla bla”. On peut écrire un bouquin dessus et chacun choisira son camp. Exactement comme dans une réunion de gens sérieux, tout le monde a raison, puisque personne ne va trancher à part Dieu. Et si Dieu était vraiment compétent, on n’aurait pas cette discussion, il aurait déjà tranché.
  4. La qualité: vaste projet. D’ailleurs c’est souvent un projet à part entière que de prouver qu’on fait un truc conforme à un autre truc, sans savoir si le truc nous apporte quelque chose, puisqu’on ne sait plus de quel truc on parle. Mais je m’éloigne du sujet. Le fait est que les dirigeants (les élites, n’est-il pas ?) ont très peu de connaissances de thermodynamique. Par exemple, ils connaissent très mal la notion d’entropie. Une loi physique fondamentale qui dit que, pour un système fermé, le désordre ne peut qu’augmenter. En fait, là où c’est marrant c’est que même s’ils connaissaient cette loi, ils ne seraient sans doute pas capables d’en comprendre le sens appliqué à leur propre situation. Pourtant cette loi devrait nous réveiller tous de notre connerie généralisée.

Chapitre II: l’entropie

Oui, c’est la loi des lois.
Prenons un débilos qui taille sa haie (désolé, c’est un très bon exemple). Que fait-il ce brave type (les hommes étant plus débiles que les femmes, c’est en général un homme) ? Il achète un engin à 500 euros (100 euros quand c’est un débile de banlieue chic, mais pas assez riche pour avoir un jardinier), du pétrole (sauf si machine à 100 euros et là il doit acheter le câble et brancher) et se lance dans une aventure formidable de gros bras: faire un truc “beauuuuu” avec cette “saleté de végétation qui pousse n’importe comment”. Donc, ce brave type bouché du cerveau essaye de “mettre de l’ordre”. Il dépense de l’énergie inutilement, bien sûr, car l’entropie vous dit que le bordel ne peut qu’augmenter. Il passe son temps à lutter contre l’inévitable en pompant de l’énergie aux générations futures, en polluant l’air qu’il respire et en faisant un boucan de dingue.
Il se trouvera toujours des gens bien informés pour dire qu’il n’y a pas d’autre solution, que ça va pousser, tout envahir, tout détruire etc. Braves gens bien informés: mais pourquoi sommes nous arrivés à un stade où un truc aussi débile devient inévitable ?
Et là, le brave gars qui pense toujours au milieu et se pense sage en votant au milieu va me dire: “oui, mais là il faut faire avec, on va pas changer le monde”.
Et oui, il m’a cloué le bec. On va pas changer le monde. On en est au point où on vomit des arguments pseudo-scientifiques à tout-va pour tout justifier, mais lorsqu’on ne se refuse d’admettre les principes scientifiques les plus basiques, l’argument ultime est: puisqu’on en est là, autant continuer.
Ce qui est encore plus fort c’est qu’on n’a même pas besoin d’avoir fait de la physique pour sentir ce que je viens de dire. En fait, la nature est déjà ordonnée, donc elle dépense de l’énergie pour mettre de l’ordre là où le désordre est inhérent. Oui, mais notre intuition nous dit depuis toujours que la nature a trouvé les moyens les plus simples, les moins gourmands pour le faire. C’est nous, avec notre intelligence si supérieurement stupide qui avons décidé d’en remettre une couche.
Mais quel lien avec le sujet, me diriez-vous ?
Au-delà du fait que vouloir mettre de “l’ordre” dans une entreprise est souvent contre-productif, c’est cette idée de chacun qu’il ne faille rien faire, jamais s’élever contre le système, puisque on ne peut rien y faire, c’est cette idée, donc, qui nous amène à faire de la merde, et j’appuie bien le mot merde, tous les jours.
Si j’affirme être plus efficace et si on arrive à s’interroger sur ce fait, c’est bien parce que je fais les choses de manière différente. La question n’est même pas vraiment de savoir si c’est bien ou mal. A mes yeux c’est bien tout simplement parce que c’est à l’opposé de tout ce qui existe. C’est une expérimentation qui a le mérite d’exister. Et je suis désolé, je ne peux plus avoir du respect pour ceux pour qui le confort du dogme généralisé est une nouvelle religion pour laquelle je ne suis qu’un hérétique.
Et comme pour tous les hérétiques, on ne peut s’empêcher de les regarder avec amusement et même un zeste d’émerveillement, tant qu’ils ne nous semblent pas dangereux. On les envoie au bûcher lorsqu’ils nous donnent le sentiment qu’on risque de perdre le peu qu’on a, ce minuscule peu mais qui devient en un instant l’essentiel.
Il importe peu que je sois plus efficace ou moins. A quoi bon s’interroger quand on passe sa vie dans une voiture, dans le métro, le train, le bus ou sur la moto pour les plus “funs” ? A quoi bon de savoir cela quand on voit son gosse une heure le matin et deux le soir, au mieux, qu’on attend les vacances comme une délivrance et qu’on tire son seul plaisir au boulot du fait d’écraser, railler, critiquer ou, au mieux, de s’être trouvé une minuscule utilité dans le seul but de continuer comme si rien n’était ? Je le demande, à quoi bon ?

Chapitre III: le mensonge

Le plus facile c’est encore de se mentir. Regarder ce petit peuple de nazillons qui se lève ces derniers jours en se parant de grandeur pour crier la supériorité d’une “civilisation de la réflexion et du débat”, cette même civilisation qui a rasé tant d’autres comme celles des Amériques, pour faire simple. On arrive à cette merveille d’absurdité digne d’une bonne centaine de séances de psi où nous, aujourd’hui, sous prétexte de croire que nous n’avons tué personne de nos propres mains, déclarons que nous sommes bons. On arrive à cette merveille de raisonnement profondément crétin où on se contente de dire que les milliers de gens qui meurent en Méditerranée tous les ans pour venir chez nous sont la preuve de notre supérieure civilisation, alors que très peu d’entre nous leur ont tendu ne serait-ce qu’un doigt pour les sauver de la noyade (moi inclus). On arrive à se trouver les plus minables des excuses pour tuer pas moins de 7 milliards d’animaux tous les ans (une grosse part nous est due à nous autres, civilisations supérieures) pour en jeter un tiers dans nos poubelles surdimensionnées. On arrive à écrire les stupidités les plus effarantes dans un déluge de commentaires et de posts sur des réseaux sociaux dont le seul rôle semble de nous renvoyer à la figure notre propre bêtise.
Les mensonges avec lesquels on se berce, il y en a tellement que les disques durs des serveurs Google ne suffiraient pas à les stocker. D’ailleurs à quoi bon ? Y-a-il un d’entre vous qui en se levant le matin ne sait pas pertinemment qu’il passera sa journée à mentir et à se mentir ?
Le mensonge permanent, voilà de quoi est faite la journée de travail d’un bon esclave à l’insu de son plein gré.

Chapitre IV: le mensonge, l’innovation et l’incompétence

L’un des plus gros mensonge en entreprise est la culture du mérite. En fait, elle se résume à: tu m’apportes de l’argent, tu as du mérite, je te redonne un peu.
Or, de plus en plus et depuis très longtemps déjà, celui qui apporte le plus n’est pas celui qui fait, mais celui qui vend. C’est diversement vrai en intensité, selon les pays, mais profondément vrai, quand même, un peu partout.
A partir de là, tout est permis. Et ceux qui font, ceux qui créent, se sont, une fois de plus, adapté sans trop sourciller.
Ceux qui font se sont transformés dans des créateurs d’idées. L’innovation est devenue religion. Elle a ses gourou et ses saints, ses Dieux qui distribuent les richesses et ses croyants qui lui font des offrandes par achats interposés.
On n’invente plus rien d’autres que des besoins. Vous ne la saviez pas, mais vous aviez absolument besoin d’une montre connectée. Vous en rigolez ? On en reparle dans 5 ans.
Dans les entreprises orientées vers l’industrie plus classique, cette religion se traduit par la recherche effrénée de subventions, une recherche presque maffieuse, et la dilution encore plus importante du sens des mots et du langage. On parle pour vraiment rien dire et plus c’est creux, plus c’est innovant.
L’efficacité n’est plus mesurée par le rapport résultat/effort, mais par le rapport complexité/résultat, car la complexité est plus facile à fructifier. Donner à son client un truc apparemment magnifique dont l’utilisation dépend de vous et dont la complexité intrinsèque lui créera de nouveaux besoins est exactement l’équivalent de la montre connectée. Et il est d’accord. Car la compétence ne se mesure plus, vous dis-je. Certes, on déclare toujours le faire, mais on ne sait plus. Les responsables des mesures en ont perdue la leur.

Chapitre V: les ressources humaines

Et comment pourrait-il en être autrement: quelqu’un qui accepte d’être responsable des ressources humaines commet un crime originel qui ne pourra jamais le quitter. Il aura beau sortir des discours à la con, il restera toujours vrai qu’il gère les humains comme une ressource, lui-même inclus. D’où les cages à lapins des open-space, peut-être. Encore que gérer les animaux comme une ressource, c’est aussi de la bêtise pure.

Épilogue. Enfin

Et la solution dans tout ça ?
J’en ai pas pour tout le monde, si ce n’est qu’il faille cesser de se mentir. Ce serait déjà pas mal. On peut ne pas aimer ce que j’ai écrit, se dire que c’est l’émanation gazeuse d’un arrogant petit con. Et continuer. Ou bien lire, s’informer, apprendre, tout changer, petit à petit ou d’un coup, selon les moyens de chacun. Accepter qu’on puisse avoir tord et accepter que cela ne pourra être dénoué de conséquences. Peut-être graves. Et pour ceux qui se sont dit: ah, il a raison ce salaud ? Agir.