Entreprises et infantilisme

L’entreprise est un endroit violent. La première raison, et peut-être la principale, est que tous ces gens sont des enfants battus, humiliés. On va m’accuser de suite d’une marseillade, mais tout est une question de où on met la barre. C’est une vieille histoire, l’histoire de la barre. Pour justifier ses actes, chacun décidera que la limite, celle de l’indécence, de l’indignité, de la couardise, de la bêtise ou de la violence, se situe juste au dessus de son comportement (ou en dessous, c’est selon). Il sera toujours conscience tranquille, car la subjectivité lui semble rationnelle et il l’intègre comme un argument en soi.

De la subjectivité, de l’infantilisme, des barres et autres péripeties

Prenons le népotisme et la corruption.
Chaque fois que j’ai eu à discuter du sujet des stages avec des anciens collègues qui étaient en train d’en filer un à leur fils ou leur fille, leur neveu etc., je n’ai entendu qu’un seul discours. C’est normal. C’est normal d’aider sa famille.
Nom de Dieu ! Ce qui est une preuve de népotisme chez un politicien, est normal dans son cas à soi. Ne serait-ce que parce que tout le monde le fait. Au point qu’il n’est pas rare de lire des opinions chez les “faiseurs d’opinion” qui admettent finalement le népotisme comme un fait acceptable, voir souhaitable, pour la cohésion sociale. On peut se dire qu’il y a au moins un début de cohérence à ne plus critiquer chez les autres ce qu’on fait soi-même, mais la corruption alors ? Le népotisme n’est-il pas juste une forme de clanisme, donc de corruption ? Si on accepte ça, on accepte tout. Dire que ces mêmes sont les chantres de la méritocratie…
On va m’accuser d’aigreur, mais quand j’ai dû faire mon stage, aucune entreprise ne me répondait.
Peugeot, que né-ni. Un collègue étudiant, stage chez Peugeot, par contre. Où travaillait son père. Ah, chez Peugeot. Alstom, pareil. Thales peut-être ? Non plus. On a bien voulu de moi dans la recherche, dont personne ne voulait ou presque. Un stage où on m’a payé que la moitié du montant promis, car “problèmes administratifs”.
Je suis peut-être aigri, mais vos gueules, vous autres qui le pensez.
La réalité est que la barre de la corruption, chacun la met où ça l’arrange.
Ainsi va-t-il de la barre de la violence. J’ai posé la question à un pote de savoir s’il bat ses enfants. Noooon… Ils les frappe de temps en temps, mais il ne les bat pas. Et pourtant, c’est un gars que je trouvais logique et mesuré. Oui, il a juste posé la mesure là où ça l’arrange.
J’affirme que la plus part de mes anciens collègues en entreprise sont des enfants battus et humiliés. C’est ainsi, dans notre société. C’est statistique. Là où se trouve ma barre à moi, c’est juste statistique.
Il m’arrive de considérer le comportement en entreprise comme un infantilisme permanent et de l’ordre de l’absurde. En fait, j’ai tort. Parce qu’un enfant qui a grandi sans être humilié, sans recevoir la petite claque qui le remet dans le droit chemin, cet enfant là est, en général, un être de lumière, un être libre. Dire que les adultes d’aujourd’hui lui ressemblent, c’est commettre une grave erreur.
Ils ressemblent plutôt aux enfants qu’ils étaient. Oui, ils ressemblent même à l’ombre, l’éclosion triste des ces enfants battus et humiliés.
Prenons l’autorité. Avec un minimum d’esprit d’observation, on se rend vite à l’évidence: les gens aiment l’autorité. Le chef qui en impose, ils aiment ça. Ils le critiquent, mais ils ne peuvent pas s’en passer. Quand on dit “un homme à poigne” (on dit plus rarement une “femme à poigne”, surtout quand on est un homme, car on se sent bêtement castré), on a ce petit trémolo de respect dans la voix, même si c’est pour en dire du mal. Quand on dit “un chef sympa”, on sent qu’à tout moment on peut l’envoyer paître.
Mais pourquoi donc les gens ont-ils tant besoin d’autorité ? Serait-ils incapables de par eux-mêmes de trouver la “voie” ? Auraient-ils besoin de la petite claque qui les remet dans le droit chemin ? Rêvent-ils de la donner peut-être ? Revenons chez eux, à la maison. Après une journée harassante de lutte pour la survie, revenu à la maison le bon cadre qui a fait des heures sup pour montrer sa loyauté trouve qu’il est bien mal récompensé de son sacrifice par cette fille insolente qui n’éteint pas la télé quand on le lui dit. Peut-être qu’elle a douze ans et qu’on va pas lui mettre la claque (les statistiques pourraient nous dire ce qui se passe exactement à ce moment là), mais le bon cadre va tout de même lui gueuler dessus. S’il a eu une réunion pourrie dans la soirée, il va peut-être même la menacer. Car c’est comme ça qu’il procède depuis toujours. Quand il est en forme, il essaye d’être le bon père, quand il est lessivé, il attend qu’on le remercie. Tout ça fait qu’il est incohérent pour un enfant et que l’enfant le lui rend bien. Cercle vicieux, qui fera de son enfant un bon petit soldat, une pauvre bête perdue, qui votera pour l’autorité quand on lui dira qu’il faut avoir peur. De temps en temps, le miracle se produit. L’enfant est plus intelligent que les parents et il devient quelqu’un de censé, qui ne lèvera pas la main sur ses gosses, qui ne les punira pas parce qu’ils ont fait tomber le verre par terre. De temps en temps. Alors là, le petit versaillais de la manif pour tous les cons, viendra me dire que lui, il est bien élevé grâce à la petit claque. Tout est une question de point de vue.
Il y en aura aussi un autre, versaillais ou pas, pour dire que lui n’a jamais pris de claque mais qu’il en donnerait bien à quelques uns. A mon sens, c’est quelqu’un qui avait tellement peur de ses parents, qu’il n’a même pas osé être insolent une seule fois dans sa vie. Il a juste toujours rêvé de gérer un camp.
Mais là où ça devient carrément débile, c’est quand on creuse l’affaire. Prenons un cas un peu extrême: un gros con qui roule à 110 quand c’est limité à 90 parce que lui, il est fort et sait conduire. Un des ces types qui menacent la présidente de la ligue de lutte contre les violences routières chaque fois qu’on lui donne la parole. Un de ces gars qui passe sa vie à cracher son venin dans les commentaires des articles annonçant de nouveaux radars. Un de ces nazes qui ont la haine de tout ce qui leur rappelle leur navrante médiocrité. Un de ces types qui te parle d’obéissance de ses enfants (voir de tiens, car il n’a peur de rien) et qui n’hésite pas à mettre une bonne fessée à son fils de trois ans parce qu’il a oser pleurer quand il regardait son match de foot. Vous n’imaginez pas le nombre de gros cons comme ça dans notre monde.
Tout est une question de mesure. En fait, on enlevant un chouia de la caricature, c’est là presque une majorité.
Maintenant que je me suis fait des amis, qu’est-ce que je peux bien leur reprocher ?
Moi je dis que, au gars qui met la fessée, il faut faire pareil. Quand il ne respecte pas la loi et roule à 110, l’état Père, le juge ou ses voisins, ils doivent lui mettre une grosse fessée pour le ramener dans le droit chemin. Choqués ? Restons cohérents. Arrêtons de mettre la barre là où ça nous arrange. Si le gars n’a pas eu assez de fessées, s’il n’a pas compris qu’il doit obéir, mettons lui des claques, bordel !
Allons plus loin: dans les prisons, allons flageller, à la saoudienne, tous les mecs qui n’ont pas compris que la loi c’est la loi. Et en entreprise, dès qu’un mec s’insurge contre son chef, contre le système, ce père à tous, tapons-le sur les doigts avec une règle, à l’ancienne !
Comment voulez-vous que je discute avec vous-autres, qui liriez ce texte en trouvant toujours un argument ou deux pour ne pas être d’accord ? Voyez-vous à quel point on ne peut pas se comprendre ?
Tant qu’on traitera les enfants ainsi, nous serons des mauvais adultes. Pas des bêtes, non. Les bêtes n’ont pas de haute idée d’elles-mêmes les menant à la violence. Juste des pauvres ombres.
Tant qu’on tuera des animaux sans comprendre la signification et l’importance de ce geste, tant qu’on arrachera des arbres pour garer sa voiture (je mélange tout, car tout est mélangé), on ne sera que des parasites.
L’autre jour je lis la misère humaine dans un journal. Un proviseur qui convoque un père. Un père qui frappe son enfant. Le proviseur qui dit “c’est un bon début”. Ce proviseur-là, je plains ses enfants, ses élèves, sa femme, fusse-t-elle aussi idiote que lui. Ce proviseur-là, je lui mettrai bien une bonne claque dans la gueule. Car je ne suis pas Gandhi. La violence autour de moi m’a appris à mettre des claques. Après, c’est la loi du plus fort, non ?
Mais pitié, si vous battez ou punissez votre gosse, pitié arrêter de vous plaindre qu’on vous traite comme une ressource humaine. Une ressource. Car le problème, c’est vous.
Pour finir, mon obsession: montrer que notre société et le capitalisme ne sont pas un monde méritocratique, mais un monde d’incompétence: Isaac Asimov a écrit: “La violence est le dernier refuge de l’incompétence”. Tellement vrai. La preuve: ne pouvant changer les cons, je les insulte.