Les indignés

65 millions d’indignés… et moi, et moi, et moi.
Faire un tour sur Twitter, c’est constater l’apogée de l’impunité de nos élites. Faire le tour des gens, c’est comprendre pourquoi tout cela est possible.
Twitter est une machine à laver les scandales. Ce mot, scandale, dont on nous a volé le sens. La jouissance de l’indignation, voilà ce qui nourrit les pauvres. Twitter ou Facebook, le nouvel opium des peuples.
Et quel bonheur pour les salopards ! Car les salopards le savent, toute saloperie fond dans le flux, sans autre punition que quelques noms d’oiseaux, ou quelques blagues indolores.

Il se trouvera toujours des exemples du contraire, mais c’est une affaire de statistiques. Tel député qui dégueule sa haine, tel politique qui s’assoie sur sa dignité, tel entreprise qui se comporte en pur voyou… Plus aucune retenue. Exister minablement, c’est mieux que d’être inaudible et l’indignation collective ne fait qu’amplifier la vaguelette de boue en un grand torrent qui sert ceux qui l’auront créée. Un torrent qui emporte tout, en particulier les quelques brins de sagesse qui poussent encore ci ou là.
On n’a plus honte de rien. On se torche avec la dignité et on pervertit le sens des mots par le mensonge permanent. Dans le flux, il faut exister, coûte que coûte. Cracher son fiel, violer ou violenter son prochain virtuellement, à défaut d’avoir atteint l’impunité dans le monde physique, tricher sans vergogne, énoncer des non sens, tout cela rapporte la dose de gloire éphémère, mais répétée, dont les petits malins ont besoin pour qu’on pense à eux.
Je ne sais plus qui disait: “les Français votent pour ceux qu’ils voient à la télé”. Oui, on vote pour eux, on leur achète, on fait vivre ceux et celles qui nous ont donné un peu d’adrénaline, de fiel, de haine, d’excitation et de misère morale. On préfère ceux qui nous épargnent la fatigue d’une réflexion et nous donnent du prêt-à-poster. “Nous sommes en guerre”. C’est facile d’avaler ça quand dans la vie de tous les jours ça ne change rien, sauf pour les victimes expiatoires, qu’on ne veut même plus connaître. “Ils ne sont pas comme nous ces gens-là”. Plus y’en a qui s’indignent, plus y’en aura qui seront d’accord.
Nous n’avons pas le temps de penser, puis d’agir, alors on fait mine de, à coups de pouces en l’air.
Misérables esprits que nous sommes devenus, mêmes les meilleurs d’entre nous, à croire qu’un buzz sur les réseaux changera quelque chose.
Les pétitions, dernier avatar de l’indignation permanente, ont poussé le concept à son paroxysme.
Le peuple a raison, nous dit-on. Admettons, mais dans le maelstrom de sujets, nous devons choisir, à dix, vingt, ou quelques milliers, entre le chat de mémé et sauver le monde, ou, un jour peut-être, entre rendre les pesticides obligatoires et se greffer une puce dans le cou. “A vie, vous préférez bouffer de la merde, ou ne pas avoir de l’argent pour acheter de la bonne nourriture ? A vie ?” Car la connerie n’a pas de limites et l’absurde gagne à tous les coups. L’absurde a le mérite de ne pas pas nous faire réfléchir. Puisque c’est inimaginable, pourquoi se torturer à l’imaginer. C’est là, ça existe, c’est absurde, mais ça ne se peut pas. Alors on passe notre chemin.
Les pétitions, le buzz, l’indignation de la mythique mais de facto inexistante opinion publique sont des ombres chinoises de l’éclatement du bon sens. Nous avons tous raison, a fortiori lorsqu’on est plus d’un. Peu importe ce qu’on dit puisque cela soulage de le dire. On compte les “like” quand ça nous convient et on feint d’ignorer que pour chaque pousse levé, il y a quelque part quelqu’un qui nous fait un doigt d’honneur. Quand ce quelqu’un n’est pas nous, le lendemain.
Ils doivent se marrer les gars là-haut, tous ces hyper-cyniques qui nous dirigent. Ils doivent se fendre la poire à nous voir nous épuiser dans d’interminables joutes verbales et autres rebellions d’un quart d’heure. Ils doivent se bidonner de constater qu’à chaque fois qu’ils appuient sur le bouton, on démarre au quart de tour, sans chercher à comprendre où ils veulent en venir, ou même s’ils veulent en venir quelque part.
Mais pourquoi sommes-nous aussi idiots ?
Les politiques ne sont pas les pires d’entre nous. Ils sont juste à notre image. Ils sont nous, mais ceux d’entre nous qui ont réussi, du moins selon nos propres critères stupides de mesure de la réussite. Les meilleurs d’entre nous, donc. Les plus salauds, sans pour autant que nous puissions dire que nous ne le sommes pas.
Le pouvoir et l’argent, intimement liés (au mieux les politiques sont riches de l’argent qu’ils distribuent en notre nom) font aussi de ces gens nos modèles. Ces machins qu’on aime détester, on aime aussi les imiter. Ils réussissent parce que plus agressifs, plus immoraux et nous les imitons pour réussir, comme eux. On ne saura qui de la poule ou de l’œuf fut le premier, mais ce jeu d’imitation nous éloigne à chaque instant un peu plus de l’orbite du bon sens, au risque imminent d’en être éjectés à jamais.
“Indignez-vous” qu’il disait le vieux monsieur. Et tout le monde s’est jeté sur son livre. Mais nous avons oublié l’essentiel: s’indigner d’abord contre soi.
Nous avons perdu la trace des gens honnêtes et bons, ceux qui pensent collectif, travail bien fait, amour de leur prochain, quel qu’il soit. Nous avons laissé se répandre nos penchants haineux et agressifs et nous sommes toujours plus obnubilés par la richesse, puisque nécessaire dans un monde dénoué d’entre-aide sincère. À défaut, nous sommes préoccupés uniquement par le simple confort, certains le confondant avec le bonheur, d’autres avec la survie. Nous avons appris à tout justifier, surtout le pire. Nous nous croyons tous du côté du bien, mais notre définition de la chose s’adapte sans cesse à notre incapacité à nous y tenir. On se gargarise avec le mot “solidarité”, mais elle se résume à aider celui à qui on peut s’identifier, alors que l’individualisme camouflé sous une bonne couche de conformisme, sédimente des couches sociales de plus en plus restreintes. Et on aidera de préférence quelqu’un qui pourra nous le rendre. Le monde tribal n’est pas là où on pense.
Il n’y a pas pire déprime que l’impuissance. Dans un bateau qui coule, vous pouvez toujours espérer vous accrocher à un objet qui flotte. Là, nous sommes tous coincés ensemble, non pas sur un bateau, mais dans une pièce dont les murs se rétrécissent inexorablement. Il n’y a pas de solution apparente, mais le vacarme et l’agitation ne servent à rien. Il faut réfléchir et agir pour trouver la solution. Trêve d’indignations.
Que tous ceux qui vocifèrent se posent et se demandent simplement: suis-je autre chose que la cause ? Que puis-je faire ? Que peut-on faire ensemble ? Nous avons certainement assez d’imagination pour trouver.