Eloge de l'imprécision

Construire soi-même sa maison est un très bon moyen de se rendre compte de ce dont on a réellement besoin. Avec un peu de volonté, c’est aussi l’occasion de réfléchir au rapport entre besoin et destruction. Enfin, à condition de délaisser orgueil et arrogance, c’est la plus belle des manières pour remettre en cause la nécessité du progrès, telle qu’on nous la présente dans notre société basée sur la croissance de la consommation de l’inutile.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, un petit détour pour contredire les contradicteurs. Il est évident, en effet, qu’une simple chose qu’on puisse me reprocher c’est de construire, de prendre de la terre pour y poser une maison. Pour ma part, je pense que le déséquilibre actuel en faveur de l’habitat pavillonnaire devrait être la vraie cible de telles critiques. En effet, je n’ai pas construit dans un lotissement de banlieue, mais dans un endroit où je peux cultiver la terre, redevenir paysan. Il est vrai que ma parcelle était agricole, mais de cette agriculture qui désertifie nos terres, qui tue tout sur son passage au profit d’un rendement illusoire, car uniquement axé sur le temps présent. Or, ce que j’en fais est bien plus proche du fonctionnement naturel et, surtout, un acte d’amour pour la vie: forêt, forêt comestible, soin des sols, cultures vivrières, marres et zone sauvage…
Aussi, si l’agriculture ne sait-elle nous nourrir aujourd’hui autrement qu’avec des pesticides et de gros engins, c’est parce que la densité de paysans est devenue très faible. Le pétrole remplace la main d’œuvre. Le “progrès” s’est focalisé sur l’enrichissement excessif de ceux qui produisent les outils, les semences, les pesticides, au lieu de se focaliser sur le bien-être de tous et sur la valeur du travail harmonieux. Il ne s’agit pas, par conséquent, de pouvoir m’opposer les immeubles soit-disant respectueux de l’espace, à ma maison, car, pour ma part, je cultive la terre, mais surtout je la protège. On peut, par contre, opposer l’immeuble au pavillon, ça oui !
Pour revenir donc à nos petites brebis, l’un des facteurs du “progrès” est indéniablement la précision.
Immanquablement, à chaque découverte archéologique, on ne cherche que très peu à regarder l’impact d’un peuple sur son environnement, mais sa technicité (ça commence cependant à changer). Or, la notion de technicité se retrouve souvent réduite à la notion de précision. Comment ont-ils fait pour emboîter des pierres avec une telle précision, comment ont-ils fait pour aligner aussi parfaitement tels trucs, comment ont-il fait pour avoir des angles aussi précis, etc…
La théorie du jeu nous donne une petite clé à cette recherche de précision. Elle proviendrait, peut-être, du besoin de l’Homme d’ordonner les choses, d’enlever le chaos apparent et y mettre son ordre à lui. Quant à moi, je pense aussi que tout cela est lié à la notion d’orgueil humain. Il dut y avoir, du temps des premiers charpentiers, par exemple, des maîtres absolus de la précision, des gens dont le talent, l’œil étaient dignes de nos meilleurs ordinateurs. Sans effort, sans dépense d’énergie supplémentaire, ils étaient précis. Ces individus, utiles à la société de par leur talents de constructeurs, ont également imposé l’aspect esthétique comme une norme de réussite. Peut-on apprendre le talent à quelqu’un ? Non, mais on peut lui apprendre à (essayer d’)être précis. Ainsi, leur pouvoir venait non seulement de leur utilité présente, mais de leur capacité à passer la connaissance aux générations à venir, tout en contrôlant parfaitement le système. Ainsi naquirent les castes.
On peut bien évidemment regarder l’école moderne comme un moyen de contrôler la société: décider du savoir que doit recevoir la population, des diplômes nécessaires pour exercer un métier ou du contenu des livres d’Histoire, est une forme de conditionnement permettant aux élites de maintenir leur emprise. En France, pour donner des faits proches, il est impossible, entre autres, de faire un travail d’ébéniste à son compte sans en avoir un diplôme. Vous n’avez donc pas le droit de fabriquer une chaise et de la vendre ! Mais vous avez le droit d’en importer de Chine ou travailler pour un artisan diplômé…
Or, pour celui qui a construit une maison, l’ordre, et surtout la précision, ont un coût: le temps.
Les maisons “modernes” sont souvent des angles droits, ou, à défaut, des angles précis, des courbes précises, etc. Parfois, il s’agit d’une apparence de désordre dans un seul but esthétique, mais qui cache un besoin de précision bien élevé.
Que cela veut-il dire ?
Tout simplement que nous passons du temps à satisfaire un besoin qui est totalement décorrélé de notre besoin de survie.
Nous n’avons pas besoin de murs parfaitement d’aplomb, ni d’angles parfaitement droits.
On arguera du fait que l’esthétique est un besoin fondamental permettant de… D’obtenir quoi, je me le demande, mais je n’irai même pas me battre sur ce type d’argumentation, car il est relativement simple de démontrer que l’esthétique est d’abord un effet de mode.
Il est même encore plus simple de prendre des constructions basées sur la notion d’architecture organique est de trouver un publique très large qui les apprécient. En fait, la plupart d’entre nous pensons juste qu’il est impossible de vivre dans de telles maisons, surtout parce que nous avons peur qu’elles ne correspondent pas à nos critères de confort, ou parce que cela nous ramène implicitement à une forme de régression… par rapport à la fameuse notion de progrès. Mais combien de labeur pourrions-nous économiser à faire plus “naturel” ? Et surtout combien d’énergie ? Les maisons de Simon Dale sont, à ce titre, très représentative du décalage (sinon, on en verrait partout étant donné leur facilité de construction et leur coût ridicule).
A minima ceux qui ont eu l’occasion de traiter profondément le sujet, l’avenir technologique n’est pas à ceux qui savent produire de l’énergie, mais à ceux qui savent en économiser. Si avenir il y a.
L’application de cette “théorie de l’imprécision” est étonnamment facile dans l’informatique, d’ailleurs, domaine ô combien lié au besoin de précision, du moins en apparence.
J’ai eu l’occasion récemment de réaliser un projet pour un client chinois. Par chance, celui-ci me faisait assez confiance pour ne pas m’imposer comment faire, mais bien juste d’obtenir le résultat voulu.
Il s’est agit d’un simulateur d’environnement pour le calculateur bord de trains à grande vitesse, très semblable aux calculateurs des trains suivant la norme ERTMS (trains Thalys, par exemple).
D’emblée, l’exposé du problème tel que fait par ceux ayant travaillé sur la génération précédente de simulateurs (accessoirement renouvelée dans le même esprit dans un projet parallèle ailleurs que chez mon client) était effrayant. Les contraintes temps-réel paraissaient nécessiter du matériel haut de gamme et une conception très poussée. Sans entrer dans les détails, en utilisant la référence de temps comme seule source de précision (ce qui reste absolument simple dans n’importe quel ordinateur), j’ai pu diminuer les coûts par dix et utiliser une simple carte Raspberry Pi programmée en Javascript pour réaliser le projet ! Certes, je lui ai attaché des cartes à base d’un FPGA d’entrée de gamme, mais uniquement pour pouvoir générer des signaux qu’un simple ordinateur ne saurait générer (par exemple signaux FSK) et industrialiser les sorties.
Il s’agit là d’une expérience personnelle de la chose, mais je pourrais aussi citer une entreprise créée par un Indien, si je ne me trompe, qui met au point des microprocesseurs “imprécis” (qui peuvent se tromper dans certains calculs) de manière à économiser de l’énergie. J’ai trouvé cette idée géniale, parce qu’elle va à l’encontre de tout ce qu’on peut penser à priori. Elle est basée sur le constat qu’une grande partie de l’utilisation que nous avons de nos ordinateurs ne nécessite pas la précision offerte par les microprocesseurs disponibles. Il sera intéressant de voir si cette idée va aboutir, non pas techniquement, mais d’un point de vue marketing. Car il est évident que dans notre bêtise à considérer la précision comme source de notre puissance, nous avons oublié que, dans la nature, les angles droits n’existent quasiment pas, sauf au niveau microscopique.