Ne vivons plus comme des esclaves

J’ai découvert les anarchistes grâce à ma curiosité. C’est que mon cerveau était bien abîmé par le discours mettant dans le même sac extrême-droite et extrême-gauche, ou anarchistes. Pourtant, j’avais découvert assez tôt que la différence est assez simple: le facho vit de haine par ignorance, alors qu’à l’extrême-gauche on trouvera des gens qui ont pris le temps de comprendre, des gens parfois naturellement plus sensibles et surtout aimant l’autre, d’autant plus qu’il est démuni et faible. Mettre tout le monde dans le même sac, c’est se vautrer dans le confort du pop-corn.

Je viens de voir un documentaire sur les grecs, fait par des anarchistes et peuplé d’anarchistes. Je ne connais pas l’histoire de ces gens de par moi-même, mais j’ai envie que tout soit vrai, alors qu’aucun documentaire sur les fachos ne donne envie de voir leurs rêves se réaliser.
On peut prendre les anarchistes pour des enfants et c’est le plus beau compliment qu’on puisse leur faire. Les enfants, ces êtres innocents pas encore corrompus par notre conditionnement, sont des êtres bien plus sages, plus imaginatifs et plus curieux que tout adulte. Ils sont la perfection de la création, qu’on soit croyant ou pas, une perfection qu’on s’acharne toute notre vie à détruire. Imaginer le “connard” d’en face lorsqu’il avait trois ans, c’est comprendre qu’il est un “connard” de par tous ceux qui l’ont côtoyé et formaté.
Les parasites de cette Terre que nous sommes aujourd’hui ne sont pas uniquement le résultat des méchants qui nous exploitent, mais le résultat de ce que nous sommes tous. C’est donc bien de vouloir se libérer, mais il faut comprendre qu’il faille d’abord se libérer de soi-même.
Pour cela on ne peut se contenter de parler de classes sociales, de mondialisation, de méchants patrons ou politiciens, du capitalisme pourri ou des multinationales criminelles. Il faut se rendre comte que tout cela n’est que le résultat de nos choix individuels et collectifs. Déconstruire le système pour passer à autre chose, c’est déconstruire nos conditionnements qui nous ont amenés là.
Les rues de Grèce sont peuplées de merveilleux slogans:

  • “Ne vivons plus comme des esclaves”
  • “Tant que nous serons des moutons, il y aura des loups”
  • “Notre seule patrie: l’enfance”

Il y a quelque chose de très simple et de très grand dans chaque. Si on ne le traite pas comme un slogan publicitaire, si on s’arrête le méditer, on découvre les champs du possible. Le monde devient un jeu merveilleux où nous pouvons enfin réinventer tout. Mais faut-il un chef, faut-il une majorité à cela ?
Très souvent, vous prenez dix personnes au hasard et vous avez tout de suite des profils qui se dégagent: les chefs, les suiveurs, les solitaires etc. On nous apprend cela, on insiste sur cela, d’abord parce qu’il y a une part de vérité et ensuite, justement, pour être ainsi devenu un argument acceptable, on nous le sert tout le temps comme la justification naturelle de l’organisation sociale actuelle. Au point que dans tout mouvement social finissent par émerger, tôt ou tard, ces fameux chefs: ils parlent mieux, ils ont du charisme, ils savent faire bouger les foules… Bref, ils nous semblent utiles, nécessaires. Mais combien d’entre eux ont su gérer leur goût du pouvoir, leur envie de se mettre en avant ? Combien d’entre eux ont réellement sacrifié leur orgueil, ne serait-ce, pour une cause noble qu’il défendaient du temps où ils n’étaient rien ? Et ce n’est pas en me donnant l’exemple de deux ou trois personnages historiques qu’on va me convaincre qu’il s’agit de plus que de quelques anomalies… Je vois avec bonheur des gens qui crient leur envie de changer notre société. Parfait. Mais s’interroge-t-on sur la raison pour laquelle le capitalisme est considéré par beaucoup comme la seule voie ? Si on y regarde de près, c’est assez simple: à partir du moment où on admet la nécessité du chef, celle des frontières déclinant de celle de la propriété, celle du progrès technique basée sur la concurrence qui sublimerait, dit-on, l’ingéniosité humaine, à partir du moment, donc, où on considère les racines du capitalisme comme inhérentes au fonctionnement humain, eh bien on ne peut plus le remettre en cause, si ce n’est à la marge, alors qu’il a ce pouvoir incroyable de tout absorber.
Ce que j’espère c’est qu’on va se “bouger le cul” pour aller plus loin que juste se faire son petit Mai 68 entre potes. D’ailleurs, est-ce que Mai 68 a fait plus qu’infléchir très légèrement la courbe de vitesse d’arrivée du néant ? On ne peut pas se contenter de juste semer quelques graines de coquelicot à chaque printemps. Nous n’avons plus le temps. Il faut cueillir les fruits des arbres plantés par les plus visionnaires d’entre nous.
Avec deux jeunes enfants, j’avoue, je n’irai pas, ou peu, manifester si ça démarre à côté de chez moi, mais j’irai partager la récolte de ma mini-ferme entre les migrants perdus dans ma région et les manifestants qui feront ce que moi je ne peux pas trop faire. Une histoire de partage, celui de l’effort. Une histoire de rôles, sans chefs. Car je n’ai pas envie d’y voir des chefs. Je n’ai pas non plus envie d’y voir des gus qui se passent le mot sur Facebook, ce symbole absolu de notre défaite en tant qu’être humains face à la puissance du système qui nous rend dépendants. “Pour un monde nouveau, liker cet article”. Pas besoin de se compter si on est nombreux.
Ne pas oublier que, si Twitter peut-être considéré comme une moyen de communication lambda (à discuter), Facebook est une machine à broyer nos convictions, à absorber nos énergies, à capter notre attention et nos vies pour en faire un domaine d’expérimentations pour des sales types. Je n’irai pas partager des tomates avec des jeunes qui conchient le système, mais qui se taperaient une crise d’angoisse s’il n’ont plus d’accès “à leur fil”.
Si nous voulons changer le monde, nous devons cesser de nous comporter comme les esclaves de nos propres inventions. Nous devons avoir une pensée radicale, sans concession, cohérente, congruente, quitte à avoir ponctuellement la vie difficile. Car de toute manière, la vie sera de plus en plus difficile, si on continue comme jusqu’à présent.
Je ne peux m’empêcher d’imaginer parmi les futurs manifestants que j’espère de plus en plus nombreux, quelques-uns des alternatifs autonomistes qui montent des campagnes de crowdfunding pour s’acheter de quoi être autonomes… Ou encore quelques-uns des néo-apiculteurs que j’ai rencontrés il y a peu, prêts à sauver les abeilles avec des ruches en plastique.
Nous ne pouvons chasser les incohérences des pouvoirs en place et nous comporter de manière erratique. Nous ne pouvons adosser des mots qui se détestent comme “économie” et “solidaire”, “croissance” et “vert”, “protestation” et “Facebook”. Nous ne devons pas croire que Zuckemberg est plus cool que Hollande, ou plus aimant que Marine Le Pen ou Valls. Nous ne devons plus rien attendre de la démocratie et nous ne devons pas chercher à prendre le pouvoir. Juste le faire s’évanouir. Les futurs migrants doivent être ceux qui profitent aujourd’hui de nos faiblesses. Envoyons-les chez eux: Guersey, Bahamas, Delware, Singapour… Enfermés dans la City, vont-ils pouvoir faire pousser des légumes ? Y-a-t-il besoin d’un chef pour boycotter ceux qui nous aliènent ? Y-a-t-il besoin d’être en attroupement pour déconstruire le monde de nos maîtres ? Y-a-t-il besoin de se mettre tous d’accord sur une cible ? Cessons de dépenser et le système s’écroule.
Au même titre que nous autres, disons casaniers, ne pouvons laisser les manifestants seuls nous “sortir de la merde”, ces manifestants se doivent de gagner encore plus en cohérence. Nous devons nous rejoindre sur l’instant présent de chaque action et toute action se doit d’être un acte de lutte, parce que c’est très loin d’être gagné.
Nous devons, tous, par exemple, cesser de faire vivre l’égo des élus par la servilité de notre comportement (voir comment on s’incline devant un maire de village ou un conseiller régional distributeur d’argent public), nous devons cesser d’offrir notre temps à ceux qui nous offrent du gratuit, mais nous prennent tout, nous avons le devoir de nous libérer de l’acte d’achat, du formatage de la pub, et, in fine, de la nécessité de supplier notre employeur pour garder notre emploi. Nous devons enlever le pouvoir à tout puissant. Nous devons refuser des les remplacer par d’autres.
Ce n’est pas l’histoire d’un printemps, mais de dizaines d’années, sans doute. Ce n’est pas un problème de nombre: il nous reste un peu d’anonymat qui nous protège. Pourtant c’est une histoire de courage et de sacrifice.
Que peut la police contre des gens qui ne vont plus au centre commercial, que peut le système contre la détermination des uns à nourrir les autres, au détriment de la logistique huilée, mais si fragile des multinationales ? Est-ce que ce sera facile ? Non. Est-ce de la souffrance qui nous attend ? Un peu. Bien moins pourtant que si on en reste là.
Je suis totalement d’accord avec un Lordon qui affirme qu’il ne faille rien revendiquer. Mais ce n’est pas tout à fait pour les mêmes raisons. C’est aussi parce que la clé est en chacun de nous. La première révolution est contre nous-mêmes. On vaut mieux que ça ? Prouvons-le, bordel !