La loi, la corruption et tout le reste

Il y a quelque temps déjà (des années), j’ai été à une réunion organisée par la DGA (Direction Générale de l’Armement) qui avait pour but de découvrir les jeunes entreprises (jeunes pousses, sinon rien) qui peuvent aider cette belle organisation à développer sa technologie.
Bien que devenu pacifiste à bien des égards, travailler pour la DGA ne m’aurait pas posé plus de problèmes que de le faire pour une grande multi-nationale. Si j’avais été capable de refuser de le faire pour la seconde, j’aurais pu tout à fait imaginer ne pas tenter pour la première. Nous sommes sur le même niveau de foutage de gueule.

Je ne vais pas dévoiler ici des secrets d’Etat, Dieu m’en préserve. D’ailleurs, je ne me souviens pas en avoir aperçu le début d’un. Par contre, je me souviens très bien avoir levé le doigt et dit: “Est-ce que, parce que je cultive des tomates sans pesticides dans mon jardin, je peux être considéré comme une entreprise responsable socialement ?”. C’est que, le monsieur qui baratinait depuis 30 min (moi j’en avais 5 pour faire ma présentation) venait de dire que le grand groupe de l’armement qu’il représente ne travaille qu’avec des entreprises labellisée RSE (Responsabilité Sociale de l’Entreprise). Je me marre…
Au delà de l’absurde de m’inviter pour me dire ça à moi, le bonhomme tout seul dans son coin, on a là une belle preuve de la perversité du discours publique (qu’il soit le fait de l’Etat, ou des entreprises, ou même des citoyens).
Car voyons voir: je suis en train de donner une opinion très partisane sur un sujet de société et sur les règles de l’Etat en disant, pour résumer, merde. Mais, oups, je fait ça sur le site de mon entreprise…
Ai-je le droit, tout d’abord ?
J’avoue, je n’ai pas consulté d’avocat (j’y reviendrai), mais je subodore que ça se défend: l’entreprise ne peux se soustraire aux droits fondamentaux et parler en son nom pour défendre les droits fondamentaux devrait être plutôt une bonne chose.
Là où ça se complique, c’est qu’on va me reprocher de ne pas faire ce que je viens de dire. On pourra, par exemple et suivant les cas, m’accuser de nuire à la France, à ses intérêts économiques, à mon entreprise, personne morale par ailleurs, voir à mes voisins si on cherche bien. On pourra m’accuser même, qui sait par les temps qui courent, d’apologie du terrorisme (pour d’autres articles que celui-ci, je vous rassure).
Alors, quelqu’un ira porter plainte au nom de la victime pour me faire taire. Ça paraît délirant, mais on y est presque. Et si les gens faisaient réellement attention à ce qui se passe un peu partout, il s’en rendraient certainement compte.
Une personne très gentille m’a dit il y a un mois quelque chose que je ne savais pas: il y a eu 5 millions de lettres anonymes de délation à la Gestapo pendant la guerre. J’ai vérifié auprès de plusieurs sources et cela semble un bon ordre de grandeur. En début d’année, il y a eu en France un nombre hallucinant de délations pour apologie du terrorisme, certaines proprement absurdes pour toute personne de bon sens (voire l’affaire de Jean-François Chazerans) . Croire que l’absurde n’est plus possible, c’est se tromper, simplement.

Mais pour revenir à notre RSE… Ou du moins aux règles et aux lois.
Il y a d’(autres) années de cela, j’étais, j’avoue, un peu de droite. C’est que j’ai le parcours contraire des soixante-huitards: droite en étant jeune, extrême gauche (ou équivalent, du moins) en prenant de l’âge.
A cette époque je m’émerveillais devant la moindre déclaration de la “référence de l’intelligence”, ces fonctionnaires des grands organismes internationaux. Et je me suis émerveillé devant celle d’un gars du FMI (en fait c’est là une règle de base du FMI), qui disait que pour mettre fin à la corruption dans les pays touchés, il faut d’abord simplifier les lois.
Ce qui est comique c’est que je n’ai jamais été aussi d’accord que maintenant, alors que je vomis ces mêmes fonctionnaires, pour être devenus les larbins des puissants.
Mais cette affirmation est très, très juste. A ce point même, qu’on devrait l’appliquer partout. A commencer par la France.
Car plus haut je disais que je n’ai pas consulté d’avocat pour savoir ce que je peux écrire sur le blog de mon entreprise. Pourtant, “nul n’est sensé ignorer la loi”. Comme dirait les “jeuns” du coin, mdr.
Qui connaît encore ses droits ? Qui connaît encore ses devoirs ? Les Français de souche peut-être ? Non, je blague, pour ceux qui auraient senti un frisson en lisant.
Et c’est grave. On est exactement dans le fondement de la corruption. Je ne connais pas mes droits et mes devoirs, je suis alors la victime facile d’un professionnel de la chose, ou encore d’un puissant véreux qui profiterait de son pouvoir (même si je l’ai lui ai donné avec mon vote) pour me faire danser sur le rythme de sa musique.
A la base, ce ne peux plus être une démocratie.
Pendant longtemps je me suis interrogé sur la connotation si négative du mot “technocrate”. Pourtant, la réponse est dans la simple étymologie du mot.
Prenons une pincée de gens qui veulent le pouvoir, une autre de gens qui veulent de l’argent (ok, c’est un peu la même chose) et une petite cuillère de “techniciens” à leur service et nous avons là une caste dirigeante qui peut tout contrôler. Qu’est-ce donc l’optimisation fiscale ?
Le reste, c’est du pipeau.


En écrivant énervé ces dernières lignes, je me suis dit que j’écris bien misérablement par rapport aux beaux articles que je peux lire ci ou là et qui m’apprennent tant. Disons-le franchement: je suis fatigué d’essayer de convaincre. En roumain on dit: “fiecare pasăre, pe limba ei piere”. Ce qui veut dire, mot à mot: “chaque oiseau se meurt dans sa propre langue”.