Démocratie ? Quelle démocratie ?...

Les mois et années à venir risquent d’être sombres. Mais ce ne sera que de notre faute. De la faute des faibles manipulés, mais aussi de la faute des arrogants qui n’ont pas vu venir le bordel. De la faute de tous ceux qui se complaisent à dire que nous vivons en démocratie et qui se voient ainsi un exemple pour le monde. Car, si demain on risque de perdre les dernières traces du concept, nous ne sommes déjà plus en démocratie depuis longtemps et nous pouvons nous demander si nous l’avons jamais été.

L’actualité regorge d’exemples. Mais il y en a un qui me paraît particulièrement pertinent: le désir d’indépendance des uns et des autres, avec, semaine dernière, l’apogée des élections régionales en Catalogne.
Il paraît que les indépendantistes ont gagné. Ils ont la majorité absolue en sièges, oui, mais seulement 47,8% des voix. Pourtant, ils vont certainement engager la région dans un processus d’indépendance.
Même si j’exècre Rajoy, le gouvernement espagnol a raison de signaler l’absurde de la situation. Mais, j’irais plus loin: quand bien même les indépendantistes auraient obtenu 52 ou 54% des voies, en quoi cette victoire, figée dans le temps, aurait-elle donné le droit d’imposer au 48 ou 46% autres la voie de l’indépendance ?
Il s’agit, oui, d’une simple victoire électorale. Étant donné le score et la volatilité de l’opinion, on aurait fait le même vote un an après ou un an avant et les choses auraient pu tourner de manière exactement contraire.
Il apparaît donc que le vote d’une majorité, encore une fois à l’instant T, ne peut suffire à prendre une si grande décision que celle de se séparer de l’Espagne. Pourtant, un contradicteur, même faible, pourrait me retourner le même argument pour déclarer exactement le contraire: en quoi une majorité, par ailleurs faible de 52%, a le droit d’imposer aux autres de rester dans le royaume d’Espagne ?
C’est effectivement le problème dans une démocratie. Je l’ai déjà dit, une démocratie ne peut se baser que sur un pacte très fort qui garantit les droits de tous, même de la plus faible des minorités. Pourtant, l’exemple catalan, mais aussi écossais, voir, pourquoi pas, corse ou breton, montrent que le premier soucis de la notion de démocratie reste la notion de frontière.
Il me paraît évident, par ailleurs, que les frontières sont la cause de tous nos maux. Aujourd’hui, elles permettent à des Européens qui ont pillé le monde entier et continuent certainement à le faire, de délimiter l’espace de survie d’autres populations. Pire encore, les Américains (autrefois européens en train de conquérir et piller), qui ont conquis leur territoire par la force et génocidé des peuples entiers pour y parvenir, viennent dire aux autres que ces territoires leur sont désormais interdits.
Les fachos, les suprémacistes et autres racistes viendront me parler du travail et de la souffrance du pionnier qui a construit et travaillé pour changer l’Amérique en un pays prospère… Je pourrais répondre que le continent était prospère de vie et d’une nature magnifique avant que l’homme européen n’y viennent foutre le bordel. Je pourrais aussi dire que ce sont les esclaves et les immigrations successives exploitées par les précédentes qui ont construit les États-Unis et leur soit-disant prospérité. C’est l’exploitation permanente des plus faibles qui a permis d’enrichir une minorité, fusse-t-elle importante. Et, pour ceux qui ont un minimum de connaissances sur les statistiques économiques américaines, l’histoire continue.
Si je trouve quelques bonnes âmes à être d’accord avec moi sur la critique des frontières, et il y en aura, la question se pose tout de même de savoir quoi proposer à la place.
Très honnêtement, j’ai une petite idée, mais dans tous les cas de figure, il me semble impossible de proposer, imposer, suggérer quoi que ce soit à ce tas de zombies que les individus sont devenus, pris entre le remboursement du prêt immobilier, le besoin de consommer tout et n’importe quoi et l’esclavage permanent dans lequel ils se trouvent.
Car si on peut se poser la question du sens des concepts démocratiques qui sont supposés nous gouverner, on peut aussi et d’abord simplement se demander dans quelle mesure, simplement, nous respectons ce que nous déclarons être notre système politique.
Voilà donc un pays, la France, ou le pouvoir est détenu par un parti ou un groupement de partis qui représentent tout au plus 40% des voix. Que ce soit la gauche ou la droite, les décisions sont prises sur la base du fait que le président, lui, est élu à la majorité, accessoirement dans le même camp que le parti le plus fort (mais pas toujours). Mais la majorité de quoi ? Est-ce que si je me présente aux élections j’ai la possibilité d’y participer ? Non, tout simplement parce que je ne peux pas avoir le soutient minimal des élus. Il paraît que c’est pour éviter les candidatures clownesques. C’est pourtant raté, évidemment, nos dirigeants étant devenus des vraies bêtes de foire, des sortes de pétomanes près à allumer leur pet avec un briquet si cela permet d’attirer l’attention de quelques électeurs en manque de sensations fortes.
Et on a beau regarder le monde entier, c’est exactement pareil, ou pire.
Si Sarkozy a dirigé le pays sur la base d’une majorité en sièges, si Hollande fait pareil, comme avant eux Chirac, ou accessoirement Jospin, qu’est-ce qui fait penser les bonnes âmes qu’il ne peut en être pareil avec les fachos, demain ? N’oublions pas, avec un peu de chance, 30% du vote total suffit. On va me dire qu’il y a le blocage de la majorité du deuxième tour. On en reparlera, du moins si j’ai encore le droit de m’exprimer à ce moment là.
Ceci dit, en mettant le système électoral de côté, le mal se situe encore ailleurs. Le pouvoir au peuple, suppose d’abord que le peuple ait du bon sens. Je suis mort de rire quand les commentateurs parlent de la sagesse du peuple à telle ou telle élection, où celui-ci a eu, semble-t-il, l’intelligence de ne pas confier trop de pouvoir à un parti ou à un homme. Bof… J’ai un peu du mal à percevoir la sagesse du peuple quand la plupart de mes concitoyens votent avec le ventre.
Prenons par exemple le discours sur l’identité nationale, si cher aux réacs. Paraît-il tout le monde veut retrouver la grandeur de la France (à se demander à quand elle remonte: colonialisme, temps de la peine de mort, Napoléon, la Grande Terreur, la Restauration ?). Admettons. Mais pourquoi donc ? Parce que la France va mal. Et pourquoi donc. La violence, l’assistanat, le mérite bafoué des bons travailleurs etc. Ok, mais à regarder d’un œil neutre et analytique (les sciences sociales savent faire ça, mais il paraît que c’est un truc de gauchistes, donc ça va bientôt disparaître), on se rend compte que mes bons concitoyens défendent leur privilèges, la propriété (surtout la leur) et leur mode de vie, fusse-t-il la cause de la destruction de leur territoire etc. Ils défendent aussi l’idée que leur niveau de vie ne doit pas diminuer, surtout pas à cause d’un éventuel partage. Là où c’est loufoque, c’est quand vous voyez un type qui n’a rien s’en prendre à un autre type qui n’a rien sous l’impulsion de ceux qui exploitent les deux. Car lorsqu’on vote avec le ventre, il est si facile d’être manipulé. Il suffit de filer une carotte, ou de faire croire que le gars basané, de l’autre côté de la rue, nous l’a volé.
Si la notion de démocratie consiste à dire que le pouvoir est au peuple et si on refuse de définir la notion de peuple en y englobant les exclus, les plus faibles, ou encore les étrangers, on peut évidemment se faire croire que nous sommes dans une sorte de démocratie. Après tout, dans l’Athènes antique les femmes et les métèques ne votaient pas.
La réalité est pourtant encore plus cruelle: Hollande s’en tape de ce pourquoi les gens ont voté pour lui. Pourquoi ? Parce que la plupart l’ont fait pour avoir du pain, comme toujours, ou, au mieux, parce qu’ils en avaient marre de voir la tête de l’autre à la télé. Et bientôt inversement. Il n’y a donc pas d’opinion, comme il n’y a pas d’opinion publique, contrairement aux apparences. Il n’y a que des clients. Hollande a raison de se dire libéral: il n’est qu’une société par actions.
Il y de ceux qui croient que le peuple va se révolter. Une fois de plus, quel peuple ? Si ce sont les 30% de FN, dont certainement une minorité de vrais nazis, on est dans la merde. Si c’est le peuple de gauche… hmmm. Il n’existe plus. Il y a bien les ZAD et autres péripéties, mais la loi sur le renseignement ou Rémi Fresse sont là pour démontrer que les dirigeants en ont pris la mesure et ont le contrôle, certes violent, de la chose, par ailleurs toute petite.
D’ailleurs, la loi sur le renseignement pourrait nous donner un peu d’espoir: elle prouve que les politiques ont peur. Non pas des terroristes islamistes, mais de tout le monde, surtout de tout le monde. En fait, c’est malheureusement plutôt une preuve supplémentaire de la présence d’un système autoritaire, aux mains de quelques uns.
Que fait la Chine quand le peuple réclame ? Elle serre les boulons. Que font toutes les dictatures quand le peuple réclame ? Elles serrent les boulons. Que font la France, les Pays-Bas, etc. quand le peuple réclame ? Ils serrent les boulons. Sous prétexte de terrorisme, on se prépare à maîtriser tout le monde.
Sauf que, si le danger vient par le vote, nous l’avons tous dans l’os, puisque vous pouvez en être sûr, il n’y aura que des perdants.
Ce qui est marrant c’est que même ceux qui ont un minimum de lucidité en arrivent à se dire que le mieux c’est que ça pète, peu importe comment. Il m’arrive, j’avoue de me le dire. C’est ignorer l’Histoire et oublier que lorsque ça pète, les horreurs ne sont pas loin.
Et ça va péter. Il suffit de regarder, pour le comprendre, la danse du ventre de tous les chacals. Sarkozy, Onffray, Zemmour, Le Pen se positionnent tous non plus comme de simples figures publiques ou dans l’espace du vote “démocratique”, mais comme des représentants de la colère populaire dont ils aimeraient être le meneur. Oui, il n’y a pas de place pour tout le monde. Il y en a qui vont prêter allégeance à d’autres, il y aura aussi du sang entre eux. Mais ces chacals on senti la charogne: nous.