Décroissance et informatique

Pourquoi tellement insister sur le mot décroissance lorsqu’on vend son travail ? D’emblée, c’est contradictoire. C’est surtout revendicatif. Changer le monde ne peut consister à se mettre à la marge, du moins pas tant qu’on n’a pas tout essayé. Le monde, tel qu’il est, est une absurdité. Dans l’absurde, il faut trouver sa voie. Elle ne sera pas plus stupide que celle des autres.

Il y a quelques années, je détestais, en vrac, Bové, ATTAC, les décroissants, les alter-mondialistes plus généralement. Mais le temps qui passe doit servir à réfléchir. La vie, les succès ou les échecs (surtout les échecs diraient certains détracteurs), m’ont amené irrémédiablement à l’idée que si rien ne change de manière radicale dans nos sociétés, on court rapidement à notre perte. J’en suis devenu un, de décroissant.

Au-delà de l’argumentation philosophique, la question s’est alors posée de savoir comment faire pour appliquer.

Se questionner c’est aussi, parfois, se surprendre d’avoir déjà la réponse. En y réfléchissant bien, à ma manière, je pratiquait une certaine forme de décroissance, déjà, dans mon métier.

Embaucher ? Trop bordélique. Etre un petit chef dans une grosse boîte m’avait appris le ridicule de le redevenir, plus est dans une petite.

Grandir, parler de croissance à deux chiffres ? Passé l’excitation de la création, pourquoi faire ?

Gagner plus, comme dirait l’autre ? Je préfère voyager plus (à pied, c’est gratuit), lire plus, flâner plus, jardiner plus, écouter les oiseaux, être avec les miens, apprendre autre chose que juste aligner des if. Déjà, c’était mal parti.

Pire encore: je choisis toujours le chemin le plus court, je propose toujours la solution la plus simple, quitte à me priver de travail. J’insulte mon client lorsque ce qu’il fait me choque (je sais, c’est pas bien d’insulter, mais lorsqu’il s’agit d’un client, cela s’appelle le devoir de conseil). Bref, je me prive systématiquement de croissance, alors que, par ailleurs, je ne suis pas si mauvais vendeur que ça et je ne manque pas d’idées.

Puis, être petit, en France peut-être plus qu’ailleurs, c’est l’enfer. C’est devoir lécher des bottes à tout va, exposer son postérieur à des coup de pieds balais de la part des rapaces de toutes sortes, être ridicule à vouloir vendre son travail en polaire Quechua rouge. Frôler l’outrage ou passer pour débile à demander 100.000 euros pour faire ce que d’autres vendraient 10 fois plus. Vous me direz que dans les deux cas les sommes sont immenses, je répondrais que dans le deuxième, la connerie est exponentiellement proportionnelle.

Ce site même, que vous êtes en train de regarder, est le contre-exemple le plus flagrant de la folie des grandeurs qui touche les “entrepreneurs”. Il y a peu, j’avais un site qui se voulait pro. Bla, bla, bla… Je me tuais à remplir les cases vides que m’offrait le thème choisi. Je passais du temps à chercher à faire plus gros que je ne le suis, un peu comme la grenouille de la fable.

Quelle perte de temps. Personne ne lit. Et puis, si quelqu’un lit, que va-t-il y trouver ? Du vide. Si c’est pour faire vide, il y a plus beau, plus esthétique, plus simple. Rien de plus beau qu’une page blanche qu’on remplit de quelques mots qu’on a réellement envie d’écrire. Pas comme ces saloperies de commentaires qu’on faisait à l’école. Sur une page vide, il n’y a pas de limite. Si on croit devoir écrire, autant dire la vérité.

Alors, la décroissance en informatique ? Je ne l’ai pas inventée. La preuve. J’utilise pour ce site un truc simpliste, du moins dans l’utilisation: Wintersmith. Lui-même, utilise Markdown.

Markdown. L’exemple parfait de choses qui durent. A l’envers de tout, mais tellement à l’endroit où il faut quand on se saoule d’outils sophistiqués dont on ne peut plus se débarrasser, mais dont se débarrassera quand même pour un autre truc à la mode. Si j’aime une partie du monde du Web, c’est qu’elle est construite de pierres apportés par des gens brillants dont le but est de faire en sorte que tout leur devienne simple. Car le machin qui maîtrise Word et qui en est fière (j’en reviens pas qu’il y en ait eu et qu’il y en ait encore qui mettent ça sur leur CV), est juste un idiot.

Cet état d’esprit existe un peu dans l’industrie, mais il est si rare, perdu chez quelques passionnés victimes du poids des 36 chefs qui leur donnent des ordres. D’un point de vue commercial ce pourrait être une fantastique opportunité si ce monde-là, de l’industrie pilotée par l’arrogance, n’était pas en phase permanente d’auto-clonage. Pour dire vrai, un miracle même ne suffirait peut-être pas pour le changer.

Il s’agit donc d’une niche. Et je travaille pour cette niche. Je réfléchis plus que je ne fais et, pourtant, il me semble que je finis par en faire plus que les autres. Je commence tout travail en me disant: voilà comment mon problème se décompose. Pour chaque partie, je cherche d’abord si quelqu’un de plus intelligent que moi n’a pas déjà une solution. Une fois les puzzle rassemblé, je brode les pièces manquantes et je colle le tout. In fine, il faut beaucoup de gens pour faire ce que je fais, mais ce ne sont pas des gens en plus de ce qu’y ont déjà travailler, à travers les pièce existantes.

Une grosse entreprise est un peu un mouvement brownien. Il en ressort quelque chose globalement, mais localement, c’est toujours le bordel. Le problème est que plus on rajoute de gens, plus on rajoute ds interactions, plus on passe du temps à en rectifier les conséquences. Ainsi, j’ai la conviction que pour la plupart des grands projets vécus lors de ma vie antérieure, la moitié, voir le tiers des équipes auraient été suffisant.

C’est là une idée qui choque. Tellement que très très peu peuvent me suivre sur cette voie. Il me semble pourtant que j’en ai fait la preuve avec notre grand projet à nous, O3S. Mais, en admettant même que je ne sois qu’un arrogant petit idiot, la réalité est que d’autres, à d’autres échelles, pas du tout décroissants mais surtout très mercantiles, ont fait la même preuve. Si on considère SpaceX, c’est une boîte qui avec des effectifs 10 à 20 fois moins importants (la fourchette permet de ne pas se lancer dans des mesures futiles) fait la même chose que Ariane Espace. Bien entendu, SpaceX profite de ce qu’on fait les autres et, bien entendu, spaceX a beaucoup d’argent etc. etc. In fine, il n’en est pas moins clair qu’il est possible de faire autrement.

Alors pourquoi tout ne change pas petit à petit ?

Tout d’abord, parce que le nombre fait la force dans l’esprit de tous. Prenons Google. Ils font de l’argent, beaucoup beaucoup, même. Ils embauchent chaque jour plus. Parce qu’ils tentent de garder une structure flexible dans l’entreprise, ils pensent indéfiniment pouvoir palier au phénomène de nuisance mutuelle. Mais, surtout, je suis certain que même sûrs de gagner de plus en plus d’argent sans augmenter le nombre de salariés, ils continueraient tout de même à embaucher. La raison est simple: plus ils embauchent, plus ils ont des chances de essaimer des gens loyaux. C’est là un méga-exemple, assez extrême. A une plus petite échelle, le problème est purement une question de management. Toutes les (bonnes) start-ups ont démarré avec un ou deux gars brillants (malheureusement les femmes sont rares, patriarcat oblige). Mais une fois qu’elles ont été acquises par des financiers, ces derniers ayant horreur de dépendre de qui que ce soit, on a cherché à remplacer la connaissance des uns par la masse des autres. Ça marche d’autant mieux que beaucoup de start-ups ne sont pas vraiment basées sur de la connaissance, mais bien sur des idées qui utilisent des technologies existantes. Il est bien moins facile, voir impossible, de faire la même chose lorsque l’employé 0 est un dieu et que la boîte lui doit tout. Bizarrement, ce type de boîtes restent petites, peu connues et, lorsqu’elles se font rachetées, elles valent une misère par rapport aux “boîtes à idées à deux balles”.

Alors non, rien ne va changer de si tôt. La prime est donné au nombre. Point.

Être décroissant dans ce monde capitaliste, c’est une pure aberration, un non sens. D’ailleurs, que faire de tous ces gens qui n’ont plus de boulot parce qu’on a fait simple, sans eux ?

J’ai une solution toute trouvée: la semaine à 20h. Ou n’importe quoi de ce type. En fait, cela va plus loin que ça. Mais arrêtons nous déjà à ce stade, stade que beaucoup vont qualifier de stupide (en général il s’agira d’un homme blanc, de bonne éducation, mais pas la bonne, cadre, ayant une aisance financière certaine, une femme et une maîtresse au moins, votant à droite, droite encore plus droite ou gauche molle, ayant surtout peur de perdre ce qu’il a si “durement” cumulé).

Alors, 20h/semaine. Ça veut dire le temps de lire. Par exemple, de lire ces lignes, qui ont bien moins de chances d’être lues quand on passe 10h/jour au boulot, 3 devant la télé et 3 autres à boire une bière avec les potes.

Or, si les gens sont cons, il n’y a pas de doute: c’est parce qu’ils survole tous les sujets, avec la certitude de tout savoir et l’arrogance de leurs pauvres études qui ont fait d’eux définitivement des vrais bons petits moutons.

Donnez le temps de vivre aux gens et la révolution sera proche.

Ah oui: je me permets de traiter les gens de cons, parce que je n’en connais pas qui ne le fassent pas, d’une manière ou d’une autre. Moi, au moins, je fais tomber le masque. Il y aura toujours un crétin pour dire que je ne connais que des gens cons, mais ce sera certainement une de mes connaissances.

Sinon, parler de la décroissance est un sujet croissant. N’hésitez pas à lire d’autres papiers de ce site. Au pire, ça va vous détendre. Pas plus fatigant qu’un match de foot à la télé, entre types qui gagnent plus que vous.

Micro-ferme