Le conditionnement démocratique

A voir la jouissance de certains face aux impasses possibles de la Nuit debout, on a forcément envie de se jeter dans la mêlé. Car il s’agit là, peut-être, d’une de nos dernières chances avant le néant, du moins à l’échelle de la France. L’extinction de ce mouvement serait l’ultime signal envoyé à l’oligarchie pour lui donner carte blanche. Alors, le monde qui nous attend a toute les chances d’être un mélange de Big Brother et de Putin, sauce néo-réac’ aux relents fascistes. Et j’invite ceux qui trouveraient cette prédiction délirante à bien regarder autour d’eux.

Oui, cela fait un bon moment que ça pue. Le problème n’est pas tant la montée du FN aux élections, que ses causes, c’est-à-dire la montée de la haine de paire avec la libération du discours haineux, la normalisation de l’idée que le bien-être humain est lié aux résultats économiques, l’appropriation et la destruction du discours défendant la Nature, la disparition de la solidarité réelle par ailleurs inversement proportionnelle à l’utilisation du mot lui-même, l’augmentation des luttes entre perdants du système, au détriment d’une lutte contre les gagnants permettant l’obtention d’un rééquilibrage salutaire.
Évidemment, la Nuit debout est loin d’avoir inversé la dynamique du pire. Mais le fait que des citoyens prennent le temps d’essayer de comprendre ensemble et, ainsi, chercher des solutions, semble un événement vital. Oui, il ne s’agit certainement pas de ce qu’on pourrait appeler les classes populaires, encore que je n’y suis pas et je ne fais que retranscrire le discours qu’on me sert. Et alors ? Alors que dégoutté profondément par un personnage fascisant comme Trump et faute de voir Sanders candidat démocrate, j’en viens presque à vouloir que Trump gagne contre Clinton pour mettre à genoux les “serious men” qui gouvernent le monde et qui nous rient au nez. C’est dire le niveau de folie où nous pousse la sclérose généralisée ! Certes, j’aurais du mal à dire la même chose de Marine Le Pen, parce que c’est trop près et que je mesure le danger bien plus et de manière bien plus personnelle, mais on en est là. On guette les nouvelles pour avoir les signes d’un soulèvement général, mondial, peu importe qui le fera. Et peu importe ce qui adviendra.
C’est par ailleurs là un point essentiel des discours condescendants vis-à-vis de la Nuit debout: “qu’on-t-il à proposer ?”.
Le peuple et cette fameuse et virtuelle opinion publique, semblent croire, d’ailleurs, qu’il n’y a rien à proposer, puisque seul le présent est possible, seul le système en place, vainqueur de l’Histoire, est une possibilité physique du genre humain. C’est dire à quel point notre conditionnement et puissant et efficace. Dans un monde aux possibilités infinies (il suffit de voir comment la Nature répond de mille manières différentes à un même problème), n’avoir qu’une seule proposition d’avenir est déprimant de stupidité.
Oui, peu importe ce qu’il adviendra, car il sera toujours temps de construire un monde nouveau. Vouloir à tout prix l’inventer avant d’avoir démonté l’actuel, c’est se priver de choix et rester prisonniers de nos ennemis.
Et plus le mouvement s’enfonce dans un mimétisme du présent, plus ses chances d’aboutir sont minces.
Prenons l’exemple d’un sujet primordial et récurrent Place de la République: le vote. On se torture à déterminer comment voter, pour quels sujets voter, ou encore qui laisser voter. C’est évidemment représentatif du (mauvais) conditionnement démocratique occidental dans lequel démocratie équivaut souvent à décision majoritaire. Or, on oublie le fondement du contrat démocratique: le vote majoritaire est nécessairement encadré par les droits des minorités et les droits individuels et collectifs fondamentaux. Ainsi, je l’espère, personne ne pourra considérer comme un vote démocratique le fait qu’une majorité choisisse de priver de droits civiques une minorité.
Or, dans le but toujours vital pour l’oligarchie de nous donner l’impression d’être maîtres de notre destin, on a cultivé l’idée de voter pour tout, tout le temps, chose qui devient encore plus ridicule lorsqu’il s’agit de démocratie représentative. Ainsi, nos députés et sénateurs passent le plus clair de leur vie à se mêler de tout et à empiler les lois et les réglementations jusqu’à aboutir à un résultat cynique. Dans un maelstrom permanent de lois, plus personne ne connaît véritablement ses droits et ses devoirs. Ainsi, plus personne n’est assuré de pouvoir les faire valoir, sauf à être suffisamment riche pour pouvoir se payer avocats et autres conseillers fiscaux. L’individu isolé et les minorités non organisées deviennent implicitement des potentielles victimes, leur seule protection consistant à éviter statistiquement les situations à risques.
Ainsi, Nuit debout aboutira-t-elle, dans le scénario optimiste, à la mise en place d’une charte fondamentale, une nouvelle déclaration des droits des humains étendue au droits de tous les êtres vivants, ainsi que des générations futures. Cette charte, pourrait suffire comme loi dans un système où la seule chose que nous avons à gagner est la préservation des ressources. Aujourd’hui certes utopique, cette idée s’imposera peut-être d’elle-même au fil des votes dénoués de sens. Imaginons une AG où la place voterait la reconduction du mouvement. Imaginons trois cent cinq votes contre et deux cents pour. Franchement, si je fais parti des deux cent, je ne vois pas en quoi ce vote m’engagerait. Par contre, quoi que je décide, je n’aurais pas le droit de tuer, de polluer l’eau ou d’arracher des arbres en manifestant. Et pas besoin de vote pour cela, puisqu’il s’agit d’un droit fondamental de mes semblables, un droit que je ne peux violer.
En cela, ceux pour qui anarchie rime avec chaos comprendront peut-être qu’anarchie ne veut pas dire absence de règles fondamentales, mais auto-organisation autour de ces règles et disparition, de facto, de toute hiérarchie, donc de toute velléité de domination. En ça, l’acharnement de la Nuit debout à éviter la naissance de leaders est très estimable. N’en déplaise à Mélenchon et ses insoumis, il n’y a d’insoumis que ceux qui n’ont ni Dieux, ni maîtres.