Les biens communs

La notion de biens communs est de nouveau à la mode, chez ceux qui veulent vivre l’utopie en lieu et place de l’effondrement, mais aussi chez les dents-longues néo-innovants qui en font un business.
Malgré l’accaparation du sujet par ces derniers, dans une discussion caricaturale et due à un niveau de connaissances très faible, cela peut vite tourner à “le communisme a disparu, dont acte”.
Pourtant, même dans le capitalisme le plus féroce, le plus libéral, nous sommes tenus physiquement à nous raccrocher a minima à quelques “commons” (dixit les english), faute de quoi la fin est immédiate. Et si cela est le cas, c’est bien la preuve que cette notion mérite un nouveau départ qui poserait concrètement les bases d’un avenir subitement différent.

La définition même de bien commun varie, mais l’idée est relativement simple: il s’agit de biens qui ne peuvent (nécessité de survie) ou ne doivent (règle culturelle) appartenir à quelqu’un en particulier, mais bien à l’ensemble de la communauté.
Il y a toujours le problème d’échelle: global, national, local etc.
Logiquement, étant l’immense complexité du système Terre, la mondialisation, ainsi que la capacité phénoménale de l’Homme à modifier son environnement, la communauté est celle de l’Humanité. Cependant, la gestion serait souvent locale.
Prenons un exemple simple: la forêt. Imaginons (on n’en est pas loin) que tel ou tel “opérateur” représentant une portion de la population mondiale prend le contrôle de l’ensemble des forêts tropicales et décide de les raser pour en tirer bénéfice. Volontairement caricaturale, cette possibilité se vérifie cruellement, en fait, tous les jours et, clairement, les autres, le reste de l’Humanité ne peut l’accepter.
Si la caricature a presque le visage de la réalité, c’est parce que, dépossédés de l’information d’échelle et se souciant uniquement de leur environnement immédiat, les individus laissent tous les jours se réaliser une multitude d’actions d’une gravité cumulée irrémédiable.
La destruction du bien commun est évidemment dommageable à tous et chacun le comprend lorsqu’il y absence d’enjeux personnels.
Pourquoi alors cet aveuglement généralisé menant souvent à une mauvaise foi stupide ? Pourquoi le jeune trentenaire, père avec la vie devant lui, en arrive à insulter l’écolo qui défend son avenir et celui de ses enfants ?
A mes yeux tout vient de l’extension infinie de la propriété privée qui, au delà de son aspect économique, nous fait croire qu’à sa limite s’arrêtent tous les maux, un peu comme le nuage de Tchernobil. Cette propriété n’est plus un découpage fiscal ou administratif, mais une forteresse où réside encore l’esprit individualiste du clan, réduit justement à l’individu. Alors, tant que personne ne coupe l’arbre du jardin, tout va bien.
La peur que cette frontière disparaisse peut être utile. De manière simpliste, le bio se développe de la peur du cancer et l’économie d’énergie de celle des forces de la Nature. C’est là, d’ailleurs, que les transhumanistes jouent leur carte sectaire en y répondant par une approche techniciste (géo-ingénierie, génétique, etc.) avec la science pour nouvelle divinité.
Il y a des livres à écrire sur le sujet.
…Mais si la propriété est le soucis, comme je le pense, où se trouve la solution ? Car nous ne pouvons espérer que du jour au lendemain elle disparaisse.
Or la solution est dans le discours même de nos “ennemis”. La solution est le mérite, mais un mérite d’inspiration presque marxiste, celui du seul travail, limité par le temps que nous pouvons y consacrer.
Je le dis parfois, les idées ne comptent pas, seul le travail a de la valeur. Les idées sont du fait du talent, d’abord, pas nécessairement du fait du labeur (à différentier de la culture et de l’éducation qui, eux, nécessitent du labeur, donc du temps). Et le talent est du hasard. On n’a aucun mérite à naître talentueux. C’est une chance. A partir du moment où l’Homme se targue d’injecter une forme de justice dans les règles statistiques du monde, restons cohérents et, à partir du moment où le mérite est la mesure de tout, restons concrets.
Concrètement, à partir de l’acceptation de l’équation “mérite égale temps/labeur”, le capital n’a qu’à bien se tenir.
Comment justifier alors les milliards de l’un face au SMIC de l’autre ? Travaille-t-il, ce riche, mille fois plus que le pauvre ? Il n’est riche que du travail de ceux qui lui payent la dîme, c’est tout. Et il n’a aucun mérite de labeur là-dedans.
La conséquence la plus spectaculaire de cela réside dans les conséquences sur la possession de terre: nul ne peut posséder plus de terre que ce qu’il peut travailler. Limité par le temps et en échange du temps, chacun reçoit la part juste.
Il faut alors, entre autres, régler la notion de solidarité: quid des malades, des vieux, des enfants ?
Eh bien, une fois qu’on a cessé de considérer les enfants comme des êtres non libres sous prétexte de leur âge, on peut décider que ceux qui ne peuvent subvenir à leurs besoins de par leur propre labeur rentrent tous dans cette catégorie que les frustrés de la société matérialiste appellent “assistés”, mais que moi j’appellerais nos alter-ego.
Nos alter-ego, parfois trop malchanceux pour avoir le droit de se débrouiller seuls, ne sont pas à notre charge, mais ils sont nos sages qui, ne passant pas leur temps à user leur corps, aiguisent leur esprit.
Ce concept de lien non équivoque entre temps/travail dépensé et récompense est aussi un moyen neutre de mesurer l’apport d’un individu à sa communauté, mais surtout un moyen basé sur la mesure de la cause et pas celle de la conséquence. Ainsi, le gars qui a inventé la roue n’a pas fourni plus d’effort pour sa communauté que le berger ou le potier. Et s’il l’a inventé, d’ailleurs, c’est aussi grâce à tous ceux, avant lui, qui ont eu l’idée de faire rouler des billots de bois.
De la même manière, quand les labos pharmaceutiques se déclarent valeureux à avoir dépensé des millions pour la recherche d’un nouveau médicament, on oublie le labeur de tous ceux qui ont participé effectivement de leur temps à cette opération. Ainsi, pourquoi ne pas donner une partie des gains au livreur qui a amené les échantillons de sang ou aux gars qui ont construit le bâtiment utilisé ? Parce que quelqu’un les a payés pour ça ? Mais ont-ils eu le choix de dire: je donne mon temps en partie et je récupère tant pour cent des gains ?
Évidemment, la fausse économie du partage à la Uber ou Airnb veut nous faire croire qu’ils en sont là. En réalité, l’argent les a positionnés en situation de quasi monopole, ne serait-ce que par le nombre de clients présents et possibles. Et si on devait mesurer le temps que les actionnaires passent à obtenir de la valeur, c’est ridicule par rapport au temps passé à en faire de même par les chauffeurs, les loueurs, voir même les clients.
De la même manière, le capital d’un labo pharmaceutique n’est qu’un cumul jamais à la mesure du labeur, mais toujours obtenu par divers effets de levier dont, très souvent et entre milliers d’autres du même acabit, l’optimisation fiscale, c’est à dire le vol de la communauté.
Prenons une solution mortelle pour Uber: et si demain l’Etat créait cette pauvre appli de rien du tout et l’infrastructure informatique pour faire tourner quotidiennement la chose, tout en la rendant gratuite, mais en y ponctionnant uniquement les taxes ? Contrairement aux tenants de l’innovation, tout informaticien un peu réveillé sait que la partie technique d’Uber est une coquille quasi vide, à la portée de n’importe quelle équipe bien organisée et sans trop de bras cassés. Sous le couvert de la fameuse innovation, Uber a juste été là au moment propice et avec le bon capital. Le génie de ses créateurs fut l’opportunisme et la capacité à convaincre un tas de rapaces à capitaux, sans parler une véritable agressivité pour tuer ceux qui étaient là presque en même temps. Et si on devait compter le temps passé sur l’affaire par ces nouveaux milliardaires, eh bien cela ne dépassera jamais et au mieux (à coups de Red Bull, ou autre) les quatorze heures par jours, soit autant que quelques malheureux à l’autre bout de la chaîne, les esclaves de l’industrie chinoise ou ceux des mines à terres rares d’Afrique.
Si Uber est l’exemple du monde dématérialisé, on peut aussi en trouver dans celui de l’industrie, où la taille des projet semble rédhibitoire face au concept “récompense à la mesure du temps de travail”.
Alors que l’industrie nous a habitués à parler de productivité, ce concept, qu’on va appeler pompeusement R(M)TT pour faire pro et chic, prône justement le contraire: à quoi bon la productivité, puisque le temps passé serait le même pour un résultat meilleur, mais éventuellement un effort plus important ? Oui, singulièrement on se heurte là à l’attitude des individus: rien n’empêche un lambda de ne rien faire tout en faisant semblant. “Temps passé égal récompense”, dans une usine c’est un peu le bordel, a priori.
Alors il faut se faire violence et introduire la notion de auto-régulation, non pas d’un individu, mais d’une communauté. Pour monter un gros projet, il faut que les participants soient capables de mesurer correctement l’effort et de se le distribuer équitablement.
Effectivement, c’est le principal obstacle qui empêche le développement des coopératives. Dans un monde industriel, mais plus globalement un monde où la plupart des actions se coagulent autour d’un effort commun appelé projet, le R(M)TT devient “récompense à la mesure de l’effort” (RME), sachant que l’effort est une combinaison entre temps passé et énergie dépensée, avec tout ce que cela implique comme relativité des mesures.
Or, la réponse à toute relativité est le jugement collectif et objectif. Obtenir un jugement collectif est relativement simple, objectif, un peu plus complexe.
Il ne faut toutefois pas oublier l’aspect limitation des gains. Si les gains possibles ne peuvent dépasser le seuil du temps total consacré, les enjeux sont plus faibles et la mauvaise foi avec. En effet, la communauté ne doit pas passer son temps à empêcher l’enrichissement excessif, mais plutôt à éviter la paresse excessive.
Ce n’est point évident, dans la mesure où, dans la nature, la paresse existe belle et bien, contrairement aux idées reçues. Elle semble même utile, voire indispensable, à la survie de certains groupes. Comment donc gérer convenablement et de façon juste la mesure de la paresse ? Certainement en évitant de traiter la chose par des règles immuables, mais en combinant le cas par cas avec des principes justes et communément acceptés. Insérer la sagesse dans le processus, ce stade ultime du bon-sens.
Quant à l’auto-organisation du travail, notre fonctionnement culturel nous empêche d’imaginer ce que cela pourrait être. Mais des exemples “primitifs”, comme celui des indiens Anchuar, nous démontre facilement la possibilité d’autres perspectives. Ainsi, considérons une chaîne humaine dont un bout se trouve à côté d’un tas de sac et d’un autre de sable, et l’autre à côté d’un talus qu’il faut prolonger pour en faire une digue. Dans un monde possible où les petits chefs sont absents, ceux des individus situés d’un côté vont faire des sacs pleins de sable, ceux de l’autre vont les empiler sur la digue et, entre les deux, les sacs vont passer de main en main. Pourtant, dans notre monde hiérarchisé i y aura toujours des “leaders naturels”, comme disent les gentils RH, qui vont sortir du rang pour crier des ordres aux braves autres. Curieusement, si on imagine la scène, on se rend bien compte que ce sera un beau bordel. Vous avez la métaphore de la hiérarchie moderne.
Il reste que, dans une société basée sur l’effort, la mesure, qu’on peut appeler monnaie, se doit d’avoir un support concret: la nourriture et, donc, par extension historique et évidente, la terre. Certains pensent ne plus avoir besoin de terre pour se nourrir, il n’en empêche qu’ils ont besoin d’espace. C’est superbe de voir que la Terre/terre, comme l’or, est une réserve finie de valeur qui permet de garantir tout échange, toute mesure. Si à chaque individu est attribué un espace vital, cet espace vital est l’unité monétaire permanente qui lui permet d’échanger son travail contre un autre. En fait tout et figé et, dans ce cas, sans valeur superflue. Au delà de l’action de se nourrir, on échange par plaisir, une fois de plus limité par le temps physique. La récompense suprême est alors le respect pour la qualité du travail accompli, ainsi que son résultat, voir l’intérêt de ce résultat pour l’ensemble des individus de la communauté.
Appliqué à une échelle globale et au présent, cela ne peut (plus) marcher. Les disparités sont telles que les conditions initiales actuelles sont trop injustes pour démarrer le processus. Tel donnerait bien son appartement moisi pour une villa en bord de mer.
Mais vu comme cela, rien n’est possible, alors que l’urgence est de trouver une voie.
Allons donc au-delà de ces menus obstacles et découpons l’espace non pas en frontières stupides, mais en entités suffisamment homogènes pour que localement les conditions de départ soient aussi justes que possible. Le reste, n’est qu’une notion de compromis… et de migrations.
Comme le talent, le fait d’être né ici ou là ne peut constituer une condamnation. Depuis la nuit des temps l’Homme s’est déplacé et cela continuera, malgré les frontières et en dépit de tout système plus ou moins absurde. La gestion des flux doit donc être partie intégrante d’un nouveau système social, a fortiori lorsque bâti sur une injustice initiale.
Il est assez évident que cette gestion pourrait vite se révéler absurde, injuste et contre-productive. Idéalement, dans un contexte globalement équilibré, le système s’auto-régule statistiquement. Ceci suppose toutefois un équilibre difficile à espérer avant un très long moment. Il pourrait également arriver que le côté clanique de l’organisation humaine prennent le pas et que le tout finisse par donner une patchwork de zones ethniques, d’autant plus que la réorganisation ethnique existe présentement de manière implicite dans la notion d’Etat, quoi qu’on en dise et quelle que soit l’échelle, sans parler de l’ethnicisation du territoire au sain même des états, sous la pression des conflits, ou plus simplement du confort. Le système actuel favorisant clairement l’Homme blanc, il apparaîtrait également et irrémédiablement une corrélation entre délimitation ethnique et économique, du moins dans le sens donné aujourd’hui à cette évaluation. Voici les sources sûres d’un monde de conflit.
Pour l’éviter, il s’agit de mettre en place une solidarité globale liée au concept de… bien commun.
En effet, une fois la terre revenue au centre de toute survie, c’est d’abord la répartition injuste des terres fertiles qui serait l’obstacle premier, mais aussi la répartition démographique. Sauf à considérer que la terre est un bien commun et qu’elle est en possession seulement temporaire de ceux qui la travaille, mais pas en leur propriété définitive. Elle est prêté par l’ensemble de l’Humanité, présente ou future. L’espace d’expression de la propriété s’amenuise donc encore…
La monnaie est définie par le temps/effort, la garantie de la monnaie est la terre et la propriété privée ne peut s’étendre sur la garantie, mais uniquement sur le résultat du labeur. Une partie donc du travail est convertie en objets divers et variés, propriétés de chaque individu les ayants réalisés ou échangés.
Nous sommes loin de la fin de cette énonciation de ma belle théorie, mais je vois déjà pointer la déception de ceux qui, dans un monde où la compétition est réduite à une peau de chagrin, se verraient plonger dans un immense… ennui. Car la compétition est aussi un jeu, un jeu que nous avons poussé à l’extrême et que nous justifions sans comprendre par l’observation biaisé, anthropocentrique, de la nature.
Imaginons donc un monde où nous avons remplacé le temps gaspillé à se mesurer les uns aux autres par du temps libre. Que pourrions nous en faire ? N’ayant plus le stress de la vie d’esclaves faussement trépidante, n’ayant plus de crédit à rembourser, se limitant à travailler juste le temps nécessaire pour se nourrir, nous aurions alors le temps de rêver.
Mince, qu’arriverait-il dans ce cas, magique, où nous aurions tout le loisir de découvrir ce monde jusque dans les moindres détails, d’essayer de nous découvrir nous mêmes, ainsi que nos véritables et infinies capacités ?
Je comprends bien que ceux qui n’ont jamais débuter ce processus, ceux qui ont oublié de rester des enfants, imagine cet enfer-là avec horreur. Allez, vite au bar du coin noyer son incompréhension dans une pinte de bière et faire passer cette frayeur. C’est la saison du Rugby et des gros buveurs.