De la classification

Comment peut-on changer le cours des choses ?
Une question très courante que se posent les gens comme moi, c’est-à-dire ceux qui pensent qu’on va dans un mur et à court terme.
Le confort absolu serait de détourner la question: est-il utile de changer le cours des choses ? Ensuite, il est confortable et humain de démontrer que non.
Et un des arguments récurrents est de dire que, personne n’étant détenteur d’une vérité absolue, autant relativiser, commencer par remettre en cause son désir de voir un monde autre, puis tenir compte de tous les désirs qui, quelque part, se valent.

Il serait simple de démonter tout ce que j’affirme dans ma prose en critiquant uniquement la forme, donc le messager. Une telle arrogance, la mienne donc, ne peut après tout qu’être la cause d’une vision obtuse du monde.
Récemment, on m’a fait un test (oui, je me suis fait piégé): on m’a exposé une image et on m’a demandé de dire ce que je vois. Ma femme, prof’ de son état, m’a par la suite expliqué que c’est là une chose courante ici ou ailleurs. Admettons. J’ai sincèrement cru, ignorant que je suis, que c’était une forme de test d’intelligence. J’avoue que j’étais trop déstabilisé pour rester lucide, à ma grande honte. Mais là où je veux en venir c’est que l’objectif était de me démontrer que je ne détiens qu’un vue parcellaire du monde, peut-être fausse. Et il est probable que je n’aie pas vu (tout) ce que l’auteur avait dessiné. Oui, mais…
Car il y a un “mais” gros comme une baleine sous un caillou. L’auteur, avait bien dessiné quelque chose. Peut-être avait-il même fait exprès de dessiner plusieurs choses, peut-être avait-il dessiné plus que ce que lui même avait consciemment pensé dessiner, mais il y avait là un dessin qui représentait un truc. Et ce truc était “la vérité” !
Bien que l’article de Wikipedia sur le relativismesoit très léger, il donne des infos assez intéressantes sur les courants de pensées qui s’y rattachent. Je ne suis pas sûr que mon interlocuteur défende telle ou tel courant, mais, malgré mon étonnement vis à vis des circonstances, je n’ai pu être que d’accord avec lui: il existe bien “des” points de vues. Ca tombe bien, je le savais déjà. La question que je me pose, a posteriori, c’est: que voulait-il me démontrer plus exactement ? Oui, il existe plusieurs points de vue et je suis totalement d’accord sur le fait qu’il soient tous basés sur des postulats, eux mêmes résultats de notre perception. Oui, mais… Cela n’empêche pas le fait qu’il existe une ou des vérités et des erreurs dans l’interprétation que chacun a sur ces “vérités”. Ne serait-ce qu’a posteriori.
Un exemple caricaturalement simple: deux spectateurs, ou passants qui voient une voiture foncer dans un virage. L’un dit que la voiture va sortir et se prendre un arbre, l’autre que ça va passer sans problème. La voiture se prend l’arbre. Le premier avait raison. Il a perçu “la vérité”. Est-ce qu’il avait raison déjà au moment où il l’a dit ? La mécanique quantique nous apprend que c’est l’observation qui détermine l’état. Peut-on appliquer cela au monde macroscopique ? Je ne sais pas, mais en fait cela importe peu. Imaginons que ce soit le cas. On peut alors supposer que les deux spectateurs ont participé, d’une certaine manière à la réalisation de “la vérité = la voiture rentre dans l’arbre”. Comment ? Peut-être en ayant chacun une conviction…
Et c’est là que ça devient intéressant: j’affirme qu’avoir une conviction forte est, dans tous les cas de figure, une nécessité. En affirmant mes idées, même avec arrogance, mais en tout cas avec force, je participe à la réalisation de “la vérité”, sans avoir nécessairement raison. Certains amis me dirons que les génies qui veulent purifier le pays en ont aussi, des convictions. Et que ça ne va sûrement pas aider le schmilblick. Certainement, mais s’ils risquent de nous emporter dans leur “vérité”, c’est parce que la masse n’a aucune conviction, mais juste une “opinion”, celle des derniers twits ou des dernières nouvelles de leur fil Facebook, ou encore celle de la dernière conversation à la machine à café. Et si de plus en plus de ces opinions s’expriment avec force au point d’être confondues avec des convictions, c’est par conditionnement et non pas par réflexion.
Un exemple moins quantique et tellement banal est en train de se produire: traiter un musulman de musulman modéré (supposant donc qu’à la base, les musulmans ne le soient pas), compter ses enfants à Béziers, inlassablement le soupçonner, bombarder le pays d’où il vient, le regarder de travers quand il met sa djellaba (ou penser qu’un musulman porte forcément une djellaba), tout ça ne pourra que le pousser à devenir ce que voulez qu’il soit. Affirmer que les musulmans sont des terroristes, ne fera qu’en créer. Au même titre que traiter les tziganes comme des moins que rien en Roumanie les a faits se recroqueviller sur eux-même, ou que la ségrégation a donné les Panthères noires. C’est tellement simple, que c’est délirant que même les plus abrutis des “blancs” ne le reconnaissent pas (encore que, évidemment, le même phénomène existent aussi entre blancs: WASP contre italiens, italiens contre irlandais, français contre italiens, anglais contre polonais, etc. => voir histoire de New York - ou encore entre arabes et noirs, arabes et tziganes - c’est infini).
Dans le même ordre d’idées, une autre conversation très récente m’a rappelé à quel point un gouffre me sépare des gens biens: indifféremment du reste, j’ai dit à mon interlocuteur: “(…) tu penses peut-être que je suis un gros con (…)”. Il a été magnanime et m’a répondu: “non, je ne pense pas que tu sois un gros con, car je ne mets pas les gens dans des cases”.
Tout d’abord, et pour le fun, sémantiquement, c’est intéressant, car cela suppose déjà que, s’il devait me classer, je serais dans la case “gros con”.
C’était aussi une manière de me reprocher le reste de la conversation où moi je venais de classer sa collaboratrice dans la case (…).
C’est là un reproche qu’on me fait constamment: je classe les gens. Et c’est très lié au reste de l’article. Cela laisse penser que je me crois détenteur d’une vérité absolue.
J’admets volontiers, et l’expérience le prouve, que rien n’est définitif. En premier lieu parce qu’on n’a pas toujours assez de données, ensuite parce qu’il arrive que les données soient faussées. Un gars qui ne dit bonjour à personne est peut-être en train de mourir d’un cancer. On en revient de toute manière à la perception qui est propre à chacun. D’où le fait, d’ailleurs, que la case “gros con” n’existe pas dans l’absolu. Il existe par contre la case: “mec publiquement arrogant, potentiellement insupportable, qui a une opinion sur tout, qui traite parfois les gens comme de la merde etc”. Cette case, qui n’est certainement pas la seule dans laquelle on puisse me positionner, me correspond tout de même. Refuser de me mettre dans cette case, c’est certes se donner le beau rôle de celui qui voit les bons côtés (merci), mais refuser de percevoir cette appartenance, c’est perdre une partie importante de l’information. Et donc se tromper dans les décisions qui en découlent.
Là où on va bien se marrer c’est quand le big data chez Google, Facebook etc. va réussir à tous nous mettre dans des cases. C’est certainement déjà le cas et c’est aussi pour ça qu’ils gagnent autant d’argent. C’est qu’il savent que tel est un acheteur compulsif, que l’autre est un dandy, etc. Il s’agit bien de cases.
Les gens qui refusent de croire à ce type de classification sont gênés par l’idée qui se cachent derrière: a-t-on vraiment le libre arbitre ?
Je pense pouvoir les rassurer en partie: oui. Dans la mesure où les algorithmes utilisant le big data ne peuvent prévoir finement le comportement d’un individu, mais bien une moyenne du comportement de la masse, ce qui rend la décision (de fournir telle ou telle pub, par exemple) en moyenne gagnante.
Évidemment, le corollaire est qu’il est possible de manipuler les masses. C’est exactement la raison pour laquelle il est important d’avoir des convictions. Le libre arbitre vient (aussi) de notre capacité à mobiliser notre énergie contre un conditionnement qui nous affecte. Et c’est là la différence entre l’opinion et la conviction. L’opinion nous conforte dans le conditionnement, la conviction nous donne une chance d’en sortir.
Alors oui, qu’on aiment ou pas ce que je dis, il serait sincèrement intéressant de le comprendre et de l’assimiler. C’est en assimilant les modes de pensée des gens que j’exècre que j’ai réussi à en percevoir la dangerosité. Supposons que vous me haïssiez donc: essayer alors de comprendre un peu mieux pourquoi.